Vive le fleurdelisé!

Aucune communauté culturelle n’a fait part de son insatisfaction quant au drapeau, et, le jour de la fête nationale, le fleurdelisé est dans toutes les mains, souligne l’auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Aucune communauté culturelle n’a fait part de son insatisfaction quant au drapeau, et, le jour de la fête nationale, le fleurdelisé est dans toutes les mains, souligne l’auteur.

« Il faut être fier d’avoir hérité de tout ce que le passé avait de meilleur et de plus noble. Il ne faut pas souiller son patrimoine en multipliant les erreurs passées. » – Mahatma Gandhi

J'ai lu avec attention l’article de mon professeur Antoine Baby (« Un fleurdelisé trop français, trop catholique, trop royaliste », Le Devoir, samedi 25 et dimanche 26 juin 2016). Connaissant son sens aigu de l’humour, lorsque j’ai lu la phrase reproduite plus bas, je me suis dit : voilà mon cher professeur qui propose avec humour de réécrire l’histoire du peuple québécois à partir du changement de son drapeau. Selon lui, le fleurdelisé ne ferait plus l’affaire, il serait suranné. Pourquoi ? « Tout simplement parce qu’il ne correspond plus au Québec d’aujourd’hui qui se construit à la fois sur l’histoire, sur le présent et sur l’avenir. Notre fleurdelisé a peut-être de bien belles vertus, mais au regard du Québec de maintenant, je lui trouve de plus en plus de vices, le premier et le plus lourd étant qu’il date. » Mais lorsque j’ai terminé de lire tout l’article, j’ai constaté que son auteur était sérieux dans son argumentation.

Entité morale

Reprendre le drapeau des patriotes de 1837-1838, le rafistoler par décision démocratique, à l’image du Québec multiculturel d’aujourd’hui, et le substituer au fleurdelisé. Voilà, le Québec serait ainsi historiquement et culturellement branché. Mais ce n’est pas aussi simple que ça. Le drapeau a une longue histoire et il symbolise une « entité morale », en l’occurrence un pays, une nation. Et le fleurdelisé de la nation québécoise ne fait pas exception. C’est ce que montre Jean-François Veilleux, étudiant en histoire et en philosophie à l’Université du Québec à Trois-Rivières (« 10 choses à savoir sur le drapeau du Québec », journal Le Québécois, 19 janvier 2015). On fait remonter à l’Égypte ancienne la fleur de lys qui orne le drapeau du Québec. C’est donc un symbole du pouvoir souverain dans le berceau même de la civilisation. Plus tard, elle apparut au VIe siècle sur l’emblème de Clovis, le roi des Francs, et devint le symbole de la royauté, et au XVIe siècle Jacques Cartier l’importa en Nouvelle-France. Plus près de nous, c’est en 1948 que sous Duplessis le fleurdelisé devient d’abord le drapeau officiel du Québec, puis le drapeau national en 1950. Veilleux décrit ainsi la symbolique générale du fleurdelisé. C’est un puissant symbole d’appartenance au Québec, entendu de ceux et celles que Baby dénomme par les Néïcites et les Nélabas. C’est aussi et surtout « la plus solennelle affirmation du fait français depuis 1867 ».

Symbole du peuple

Les signes et les couleurs parlent. « En héraldique, l’azur correspond au bleu et rappelle la couleur du blason des souverains de France qui régnèrent durant la domination française en Amérique », écrit Veilleux. Et « l’argent au blanc, composé de la croix de Saint-Jean-Baptiste (patron des Canadiens français depuis 1908) représentant la foi chrétienne et de nos jours, la nordicité de la nation ».

De 1948 à 1976, la fête de la Saint-Jean-Baptiste est célébrée le 24 juin chaque année avec le fleurdelisé. En 1977, sous le gouvernement de René Lévesque, cette fête devient la fête nationale du Québec et en 1984 le 24 mai est déclaré la fête nationale de son drapeau.

Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le fleurdelisé est le symbole du peuple québécois, de la nation québécoise qui est l’histoire vivante du fait français en Amérique. Le colonialisme français, la monarchie, le royalisme, le catholicisme hégémonique, etc., tout cela fait partie de l’histoire du Québec et on ne saurait les oublier. On doit l’assumer en y tirant des leçons pour aujourd’hui et pour l’avenir. Le fleurdelisé symbolise l’identité nationale autour du particularisme historique du Québec. Modifier le drapeau des patriotes, c’est trahir la mémoire de ceux-ci. D’ailleurs, le fleurdelisé n’inclut-il pas les patriotes ? Si oui, faut-il alors que le Québec s’autoflagelle pour adopter un nouveau drapeau dans lequel se reconnaîtraient les néo-Québécois ? Cela ne se fait pas.

D’ailleurs, ce qui se donne à voir à la fête nationale du Québec le 24 juin de chaque année, c’est le fleurdelisé dans les mains, comme toge ou foulard, que, n’en déplaise à Baby, les Québécois d’origine canadienne-française et canadienne-anglaise, amérindienne, asiatique, latino-américaine, africaine, antillaise, européenne, océanique et de toutes les confessions religieuses défilent avec fierté et dans l’allégresse dans les rues de toutes les villes et tous les villages du Québec.

Déjà rassembleur

À ma connaissance, aucune communauté culturelle au Québec n’a encore dit qu’elle ne se retrouve pas dans le drapeau national et n’a demandé ou revendiqué de remplacer le fleurdelisé par un drapeau « beaucoup plus inclusif ». Certes, le pluralisme culturel ou le multiculturalisme de la société québécoise, comme ailleurs dans le monde, semble irréversible, mais on ne renie pas, on ne sacrifie pas un symbole fort de la nation historique — avec tout ce qu’il incarne de valeurs, de traditions, bref, de culture — pour « plaire » aux nouveaux arrivants. La proposition de Baby contient potentiellement des effets pervers : d’une part, elle culpabilise ceux que le sociologue Gérard Bouchard appelle les « Québécois d’origine canadienne-française » et, d’autre part, elle met à l’index — à tort ou à raison — les Québécois issus des communautés culturelles eu égard aux demandes d’accommodements culturels.

On ne fait pas l’histoire par des imprécations à soi-même. Il faut relever le défi du Québec contemporain, à savoir garder son identité nationale tout en étant une société qui devient de plus en plus pluriethnique. Le « vivre ensemble » dans une société pluraliste n’est possible que si l’altérité est fondée sur un univers de valeurs communes. Je pense que le fleurdelisé peut symboliser en partant ce noyau culturel. Drapeau du Québec, salut ! À toi mon respect, ma fidélité, mon amour. Je me souviens… que l’avenir nous appartient !

14 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 30 juin 2016 05 h 25

    … rassembleur-unificateur !

    « Je me souviens… que l’avenir nous appartient ! » (Yao Assogba, Sociologue, professeur émérite, Université du Québec en Outaouais | Québec)

    Bien sûr que « yes ! », mais avec cette fierté identitaire de maintenir nos racines, notre langue ainsi que nos capacités de vivre ensemble, et ce, dans le respect de ce que nous sommes appelés à naître, d’histoire-mémoire, différents d’avec l’autre !

    Entre-temps, ce fleurdélisé …

    … rassembleur-unificateur ! - 30 juin 2016 -

  • Yves Côté - Abonné 30 juin 2016 05 h 33

    Merci !

    Merci ! Monsieur Assogba de votre talent à ne pas détruire le Québec d'aujourd'hui et de nous aider à construire celui de demain.
    Lui respectueux des Droits de l'Homme, de la démocratie, de l'environnement et des rêves des Québécois libres.
    M'est avis que vous êtes un Grand Québécois...

    Mes amitiés républicaines, Monsieur.

  • Lise Bélanger - Abonnée 30 juin 2016 07 h 26

    Très bon texte M. Assogba.

    Le multiculturalisme à outrance, exagéré est aussi ridicule qu'un repliement sur soi. Et sociologiquement innaplicable.

    • Jean-François Trottier - Abonné 1 juillet 2016 08 h 18

      Le multiculturalisme est dans tous les cas une ânerie bonne pour les faux grands coeurs.

      Un pays est, excusez l'image, un arbre. Des racines plantées dans le sol, sa vie dépendant de celui-ci, une souche qui se subdivise en mille branches et utilisant toujours la même sève et le même ensoleillement.

      La nécessité environnementale ne se pose pas pour un arbre. Celle de nourrir le sol dont il provient, tout autant.

      Quelles que soient les formes des branches qui le composent, elles restent la composition d'un même arbre, et toutes ont besoin des autres branches pour que l'ensemble soit sain.

      Que des boutures s'y ajoutent, elles doivent respecter l'ensemble, au risque de dépérir. Le besoin de développer des points communs, un vocabulaire commun, la recherche perpétuelle de consensualité sinon de complicité vont toutes dans le sens de la re-création journalière d'une nation qui se passe très bien de symboles identitaires. Un label suffit, qu'il soit "représentatif" ou pas.

      C'est dans ce sens que le drapeau, au fond, on s'en fout. Il est aussi représentatif que mon adresse civique en fin de compte.

      Je ne penserais même pas à être offensé de vivre dans un pays dont le drapeau arbore un croissant. C'est quoi le problème ?

      Les pays en manque d'identité, suivez mon regard vers Ottawa, plantent des drapeaux partout, probablement parce qu'ils ont peur d'oublier qui il sont.

      Un pays comme le Québec, qui croit en la vie consensuelle, a un drapeau... et pourquoi pas ? Il en faut bien un.
      Ici nous cherchons l'interculturalisme et surtout pas le multiculturalsme, bubon horrible des sociétés sans âme.

      Nous voulons vivre ensemble, dans le respect de la discussion ouverte et mille fois plus inclusive que ce que vise le multiculturalisme. Ce ne sera possible qu'en sortant de l'Empire. J'y puis rien, c'est ainsi.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 30 juin 2016 07 h 32

    Le chainon

    M. Baby est le chainon qui se prend pour la chaine.
    Si je me fie à sa vision des choses, son projet de transformation des symboles ne devrait pas «survivre» plus longtemps que sa propre vie puisqu'il ne respecte pas celle de ceux qui y furent «avant lui». Un digne représentant de la génération spontanée. En plus de ne pas être «le premier chainon», il n'est que temporairement «le dernier». Et s'il a des enfants, il ne l'est déjà plus. Souhaitons que ceux-ci portent plus de respect envers ceux qui y étaient «avant», à commencer par leur père (C'est la grâce que je lui souhaite).

    PL

    • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 2 juillet 2016 08 h 43

      M. Lefebvre,

      Il faudrait parfois lâcher prise et s'ouvrir au temps qui passe. Tout est éphémère, moi comme vous.

      Le présent drapeau du Québec n'est pas le premier, ni le dernier.

      Le drapeau canadien date des années 1960. Avant, c'était autre chose et il y a eu beaucoup de résistance et d'opposition pour alors le changer.

      Ce qui importe, c'est qu'un tel symbole fasse consensus. Pour le moment, c'est peut-être le cas du fleurdelysé... peut-être pas.

      Je ne crois pas que l'échantillon des opinions des abonnés (es) du journal LeDevoir soit représentatif de celles de la population.

      À tout événement, le dicton :«Du choc des idées, jaillit la lumière.», m'apparaît être ici approprié.

      À la prochaine chicane.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 juin 2016 10 h 01

    Des émigrés comme ça,

    amenez-en à la tonne !