Un dernier message de Claude Ryan à ses proches et au Québec - «Je quitte ce monde à regret car j'ai beaucoup aimé y vivre»

Je quitte ce monde à regret car j'ai beaucoup aimé y vivre. Je le quitte avec une pensée sincère de gratitude pour les personnes qui m'ont permis par leur amitié, leur soutien et leurs conseils de mener une vie pleine et généralement heureuse. Je sollicite l'indulgence des personnes que j'ai pu offenser par mes paroles et mes actes et je demande à Dieu de me libérer de toute pensée d'amertume ou de vindicte à l'endroit de celles avec lesquelles j'ai pu avoir des démêlés ou des désaccords. Je prie Dieu de me pardonner pour les fois nombreuses où mes actes et mes pensées se sont éloignés de Sa volonté. Je lui demande humblement de m'accueillir dans Sa paix.

Je remercie l'Église catholique romaine d'avoir fourni à ma fragile existence l'encadrement moral et spirituel sans lequel celle-ci se serait souvent égarée. L'Église catholique est maîtresse de vie par excellence. Elle connaît mieux que personne les aspirations et les replis du coeur humain. Parmi les sources qui m'ont ouvert l'accès aux richesses du christianisme, je souligne la formation reçue au foyer, à l'école et dans la paroisse, la participation aux mouvements d'action catholique, l'étude de l'histoire de l'Église, la fréquentation assidue des documents du magistère et des auteurs spirituels et religieux, notamment et enfin l'exemple vécu d'innombrables prêtres, religieux et laïcs qui furent présents dans ma vie à un moment ou à un autre.

J'aurais aimé fréquenter davantage la Bible. Ce n'est cependant que dans les années de retraite que j'ai pu trouver à cette fin les orientations sûres, tant sous l'angle de la connaissance scientifique que sous celui de la foi, dont j'éprouvais le besoin.

Notre peuple doit principalement à l'Église catholique d'avoir survécu avec honneur et dignité aux nombreuses épreuves auxquelles il fut soumis. Mon voeu le plus cher, c'est que, par-delà les mutations des dernières décennies, il trouve le bonheur et la liberté dans l'adhésion libre et sincère aux enseignements spirituels et moraux de Jésus-Christ, en particulier dans le respect du caractère sacré de la vie. Ces enseignements trouvent à mon avis leur expression la plus fidèle et la plus stable dans le magistère et le ministère de l'Église catholique.

Tout en professant cette conviction, j'ai observé avec joie et espérance l'ouverture grandissante dont l'Église catholique a fait preuve sous les derniers papes, en particulier sous le pape Jean-Paul II, à l'endroit des autres confessions chrétiennes et de toutes les religions qui s'emploient à connaître, honorer et aimer Dieu. Je quitte cette vie en souhaitant que les familles religieuses cheminent vers une plus grande unité.

Les étapes d'une vie

Je remercie les mouvements, associations, institutions et organismes de toute sorte qui m'ont fourni à diverses étapes de ma vie adulte la chance de me rendre utile à notre société et de participer à son évolution.

J'ai une pensée spéciale de gratitude pour les établissements d'enseignement que j'ai fréquentés et dont chacun m'a marqué; pour les mouvements d'action catholique, qui furent pour moi une extraordinaire école de vie engagée; pour le journal Le Devoir, où j'ai appris les racines profondes de l'attachement de notre peuple à la préservation de son identité propre; pour les innombrables associations religieuses, sociales, culturelles et économiques dont j'ai fait partie; pour le Parti libéral du Québec, dont la remarquable continuité historique et la vigueur maintes fois retrouvée sont attribuables au respect qu'il a généralement professé pour les valeurs de liberté et de justice, à son identification aux aspirations et aux luttes de notre peuple et à sa conception pragmatique de la politique; pour le comté d'Argenteuil, sa population et les collaboratrices et collaborateurs nombreux que j'y ai trouvés, et dont l'appui fidèle et généreux fut le soutien indispensable de mon engagement politique; pour l'Assemblée nationale et le gouvernement du Québec, au sein desquels je fus fier et honoré de servir pendant plusieurs années en compagnie d'hommes et de femmes éminemment dignes et représentatifs de notre société dans sa riche diversité; et enfin pour divers organismes canadiens — publications et organes de diffusion, universités, gouvernements, associations, Ordre du Canada — qui, sans nécessairement épouser mes vues, m'ont accordé leur confiance ou à tout le moins leur écoute à diverses étapes de mon cheminement professionnel et politique.

Le sort du Canada,

celui des faibles

Je quitte cette vie en souhaitant que le Québec continue de faire partie de l'ensemble politique canadien. Tout en étant conscient des difficultés auxquelles se heurte la volonté de changement maintes fois exprimée par le Québec, je suis convaincu qu'il est du meilleur intérêt du Québec et du reste du Canada de poursuivre leur destin au sein d'un cadre politique commun. Le cadre fédéral canadien me paraît plus propice au développement des valeurs de liberté et de respect mutuel sans lesquelles la dualité linguistique et la diversité culturelle qui caractérisent le Canada et aussi, dans une mesure croissante, le Québec ne sauraient durer et s'épanouir. Il offre à mes yeux de meilleures garanties que la séparation pour la préservation des valeurs culturelles propres à chacune de nos deux sociétés d'accueil.

Dans le cas du Québec, ces garanties seront cependant plus sûres dans la mesure où son caractère propre et les aspirations légitimes qui en découlent seront plus franchement acceptées par l'ensemble du pays. Je dis ceci avec conviction mais sans fanatisme ni amertume, en professant respect et considération pour les opinions différentes ou contraires et en reconnaissant que le dernier mot en cette affaire doit revenir en temps utile au jugement librement et clairement exprimé du peuple.

Je souhaite enfin que les gouvernements, les partis politiques, les associations de toute sorte, les médias et la population se préoccupent davantage du sort fait aux membres plus faibles de la société. La vraie démocratie doit savoir concilier les valeurs de liberté et les valeurs de justice sociale. Or l'écart entre les pauvres et les riches a trop souvent tendu à augmenter ces dernières années. Il y a toujours beaucoup trop d'inégalités injustifiables dans l'attribution de la richesse et du pouvoir. La responsabilité de la société politique s'en trouve accrue d'autant.

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