Place au Grand Virage

La Caisse de dépôt et placement a récemment proposé son projet de Réseau électrique métropolitain (REM).
Photo: CDPQ Infra La Caisse de dépôt et placement a récemment proposé son projet de Réseau électrique métropolitain (REM).

La Caisse de dépôt et placement (CDPQ) a récemment proposé son projet de Réseau électrique métropolitain (REM), comportant 12 nouvelles stations dans la région métropolitaine. Ce projet exige des investissements de 5,5 milliards, sans compter qu’il s’approprie des milliards en infrastructures publiques déjà payées, notamment le tunnel du Mont-Royal. Pour des coûts semblables, nous proposons de remplacer le REM par un Grand Virage composé de 3 stations de métro et 7 lignes de tramway comportant environ 140 stations. Un bref portrait des objectifs et actions du Québec permet de justifier cette proposition.

Voici quelques constats qui font consensus : le Québec est trop dépendant du pétrole, donc de l’automobile ; l’étalement urbain coûte très cher et nous rend dépendants de l’auto ; le transport est la principale source de gaz à effet de serre (GES). Et l’objectif du Québec est de réduire ses émissions de GES de 37,5 % d’ici 2030 (dans 14 ans). Considérant la croissance récente des émissions du transport, on doit conclure que des actions vigoureuses sont requises pour inverser les tendances et atteindre l’objectif.

Pour réduire les GES en transport

Parmi les actions implantées, il y a le développement des véhicules électriques à batterie. Peu importent les mérites de cette option, le taux de pénétration est très faible et progresse lentement, notamment parce que la durée de vie des autos dépasse 10 ans. On doit conclure que cette option réduira faiblement les GES.

Une autre option est le développement du transport collectif, basé sur l’autobus diesel. Rappelons que la STM, dans son Plan de développement durable, annonce pour ses autobus des émissions de GES de 216 g CO2 par passager-km. Ce taux est identique à celui d’une auto solo de catégorie intermédiaire. La multiplication des autobus diesel ne peut donc pas réduire sérieusement les émissions.

L’écofiscalité est une autre option. Mais le prix mondial du pétrole a causé une baisse du prix des carburants de 20-30 ¢/litre, ce qui représente une forte incitation à consommer du pétrole. Il serait donc opportun de hausser la taxe pour compenser cette tendance. Cela signifie que, pour changer les tendances et respecter nos objectifs, il faudrait ajouter une taxe de 40 ou 50 ¢/litre. Un tel montant semble politiquement inacceptable.

On arrive au constat suivant, les actions politiquement acceptables ne permettent pas d’atteindre les objectifs, et celles qui le permettraient sont politiquement inacceptables. Heureusement, il y a une exception : le développement majeur du transport collectif électrique qui permet de multiplier l’achalandage du transport collectif et de remplacer des centaines d’autobus diesel polluants.

Pour atténuer l’étalement urbain

Il y a consensus à savoir qu’il faut réduire l’étalement urbain, mais l’atteinte de cet objectif est politiquement très difficile. On pourrait faire comme en Europe, c’est-à-dire imposer un zonage strict, mais cela n’est pas dans nos traditions politiques. Une autre option pour atténuer l’étalement est d’imposer des péages substantiels sur les ponts et autoroutes. Voilà une autre mesure difficile à faire accepter.

Heureusement, parmi les options, il existe une exception : le développement massif du tramway, qui, partout dans le monde, a servi de puissant facteur d’attraction, permettant de concentrer le développement et d’atténuer l’étalement.

Si mauvais, le REM ?

Alors que le transport collectif électrifié représente la seule option politiquement acceptable, capable de renverser les tendances néfastes, la CDPQ a réussi à concevoir un projet qui augmentera l’étalement urbain et les émissions de GES.

Ajoutons à cela que le REM exige de grands investissements, ce qui va paralyser d’autres projets pendant une décennie. Accepter le REM, c’est accepter un très mauvais projet qui nous empêchera de respecter nos objectifs de réduction des GES.

Proposition de rechange

Nous avons élaboré une proposition de Grand Virage, pour démontrer le potentiel d’électrification basé sur le principe du « bon mode au bon endroit ». Pour un budget semblable au REM, le Grand Virage inclut les lignes suivantes de tramway : 1. Anjou/Pie-IX/CHUM ; 2. Laval (Saint-Martin)/Pie IX/métro Pie-IX ; 3. Métro Lionel-Groulx/Lachine/aéroport ;  4. Centre-ville/pont Champlain/Dix30 ; 5. Centre-ville/pont Champlain/Taschereau/métro Longueuil ; 6. Centre-ville/Côte-des-Neiges ; 7. Le Carrefour/métro Montmorency/Bois-Francs.

Le Grand Virage inclut aussi 3 stations de métro : Pie-IX, Poirier et Bois-Francs. Cette dernière station est importante pour augmenter l’achalandage de la ligne Deux-Montagnes, car une grande proportion des usagers pourra alors prendre le métro à Bois-Francs.

Certains nous disent d’abandonner notre Grand Virage, car le réalisme politique exigerait d’accepter le REM tel quel, peu importent ses défauts. On peut voir l’ironie d’une telle position : pour un motif de réalisme politique, il faudrait abandonner (ou retarder de 10 ans) la seule option politiquement réaliste pour réduire les problèmes en transport.

Une solution pourtant simple

Le Grand Virage a été conçu par plusieurs experts en transport et urbanisme, avec du travail 100 % bénévole. Nous ne prétendons pas que ce Grand Virage est LA solution. Il s’agit plutôt d’un exemple pour démontrer le potentiel du « bon mode au bon endroit ».

Pour le gouvernement du Québec, le premier pas est simple : mettre en place un processus de planification transparent et participatif, permettant d’évaluer les mérites des différents projets. L’efficacité des projets doit être évaluée en matière de coûts, achalandages et effets sur l’ensemble du réseau. Avec une telle approche, il est possible de générer de grands bénéfices économiques, sociaux et environnementaux.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

2 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 25 juin 2016 10 h 28

    Apprendre à penser urbain

    La planète est-elle capable de nourrir 8 milliards d'êtres humains ? Probablement, en autant qu'on soit conscient de ses limites.

    La planète est-elle capable de soutenir 8 milliards de banlieusards avec ce que nous a imposé ce mode d'occupation du territoire ? Sûrement pas.

    Au Québec, on n'a pas conscience de l'impact de la quasi-surpopulation humaine à l'échelle planétaire. Ce manque de vision fait en sorte que nos dirigeants en sont encore à privilégier des politiques pro-banlieue. On n'a pas encore pris conscience que ville et habitat humain sont de plus en plus dissociables et que le défi des années à venir sera de rendre la ville plus habitable. Or, la ville habitable ne saurait être celle qu'on a laissé se développer au cours des dernières décennies. La ville conçue autour de l'automobile individuelle nous a pratiquement poussés dans un cul-de-sac.

    En plaçant les GES en avant-plan du débat environnemental, on a ouvert la porte à toutes les dérives. L'incroyable faiblesse de ce débat a permis à des lobbies industriels de placer leurs pions et de pratiquement contrôler les milieux politiques. À la dérive du débat on doit deux gros projets qui, parce qu'ils continuent de dérouler le tapis rouge en banlieue, augmenteront les émissions de GES au lieu de les réduire : et on a nommé le RÉM et les voitures individuelles à batterie. Ces deux projets vont siphonner la plus grande part des maigres ressources disponibles et contribuer à rendre la banlieue plus attrayante et n'apporter absolument rien au mieux-être en ville. Rien pour la ville, tout pour la banlieue : les pétrolières et les constructeurs automobiles, les deux étrangers, ont de beaux jours devant eux, et qu'importe pour ces sociétés multinationales que les villes continuent à dépérir.

    Souhaitons que le Grand Virage fasse des petits et que l'urbanisme prenne la place qui lui revient dans le débat environnemental, économique et social.

  • François Beaulé - Abonné 27 juin 2016 11 h 57

    Il faut agir sur l'habitat et sur les transports

    Luc Gagnon et Jean-François Boisvert insistent sur le caractère inacceptable politiquement de la réglementation sur l'habitat. Ils évaluent l'imposition de péages sur les routes et les ponts et un relèvement substantiel des taxes sur les carburants comme étant aussi impraticables.

    Si leur évaluation du peu de réalisme des Québécois sur les questions environnementales est juste, alors nous n'arriverons jamais à réduire radicalement les émissions de GES.

    Il faut pourtant agir sur plusieurs fronts pour arriver à des résultats tangibles. Il faut beaucoup plus de transports en commun électriques, il faut beaucoup plus de voitures hybrides ou totalement électriques. Il faut aussi agir sur l'habitat en imposant des normes de densité, notamment pour les nouveaux développements immobiliers. Et protéger les milieux naturels par le zonage. Il faut augmenter le prix des carburants, essence et diesel, en imposant des taxes plus élevées, accompagnées de baisses d'impôts sur le revenu. Et il faut des péages.

    Pour y arriver, il faut éduquer la population et s'éloigner du populisme. L'État, les politiciens, les médias et les groupes environnementaux ont la responsabilité de participer à des changements de mentalité.