À qui la faute?

D’où vient la technologie, sinon d’une pensée affairée à inventer la meilleure façon de faire ceci ou cela, le plus rapidement et au meilleur coût, sans se soucier du sens et de la valeur du monde ainsi construit ?
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir D’où vient la technologie, sinon d’une pensée affairée à inventer la meilleure façon de faire ceci ou cela, le plus rapidement et au meilleur coût, sans se soucier du sens et de la valeur du monde ainsi construit ?

Le déclencheur


« En somme, nous avons mal évalué “ le bogue de l’an 2000 ”. Ce n’était pas un problème de calcul que posaient les ordinateurs, mais celui d’un accélérateur culturel. »

— Jacques Godbout, «Trouver l’ambition de changer notre passé en avenir», Le Devoir, 17 juin.
 

Dans « À fonds perdu » (Le Devoir, 10 juin), je suggérais qu’il fallait chercher dans la Révolution tranquille elle-même les causes de « notre médiocrité morale et politique ». Sous prétexte que cette médiocrité est universelle, Jacques Godbout refuse d’examiner les failles possibles de cette Révolution dont il a été un artisan (Le Devoir, 17 juin).

Cette Révolution n’aurait pas échoué, elle « aurait réalisé en bonne partie le programme qu’elle s’était donné ». Je pourrais discuter, comme je l’ai déjà fait ailleurs, certains acquis de cette Révolution (l’éducation qui aurait pris son essor « en sortant du giron clérical »), mais je me range facilement à la conclusion de Jacques Godbout : « Nous avons pris notre modeste place dans le monde occidental, en deux générations, et nous étions en situation de nous affirmer plus encore quand les enjeux ont radicalement changé, à la fin du XXe siècle. »

Le problème, ce qui a entraîné « la médiocrité morale et politique », c’est que « notre monde a basculé », que le monde que nous avions réussi à rattraper, dont nous avions assimilé les valeurs et fait nôtres ses enjeux, nous aurait entraînés dans une nouvelle culture. De « la nouvelle nation Facebook » à une éventuelle « Uber-Assemblée nationale », Jacques Godbout brosse à grands traits, comme lui seul peut le faire, un état du monde actuel et à venir, qui n’aurait plus rien à voir avec celui que notre brave Révolution culturelle avait réussi à instaurer en imitant le reste du monde, ce qui l’a sans doute empêchée d’être une révolution politique. Bref, ce n’est pas parce qu’une faute est répandue qu’on ne l’a pas commise.

Comment Jacques Godbout, que personne ne peut soupçonner d’être « créationniste », peut-il ainsi s’engouffrer dans le mot « basculer » et expliquer le changement par le changement ? Se pourrait-il que « le bogue de l’an 2000 », c’est-à-dire « l’accélérateur culturel » qu’a été « la création des réseaux sociaux » se soit préparé lentement, que le monde nouveau ne se soit pas fait en dix ans, mais soit le résultat d’un lent processus de dégradation d’anciennes valeurs et d’apparition de nouvelles dont cette Révolution était bien fière, comme cette « grande liberté que les individus ont acquise » et qui devrait les amener « à inventer une société à la mesure d’une nouvelle civilisation » ?

Autrement dit, se pourrait-il que ceci (les acquis de la Révolution qui ont mis fin « à l’humiliation culturelle et économique des Canadiens français ») explique cela (« la culture du divertissement »), que nous ayons connu plus ou moins le sort réservé aux nouveaux riches ou aux nouveaux diplômés qu’aucun retard ne protège plus du progrès ? En 1971, en pleine opération de rattrapage, Vadeboncoeur écrit : « En retard, nous sommes peut-être en avance. » Sa prophétie ne se sera pas réalisée.

La pensée affairée

D’où vient la technologie, qui serait cause de tous les maux du monde dans lequel nous avons bien pris notre place, sinon d’une pensée affairée à inventer la meilleure façon de faire ceci ou cela, le plus rapidement et au meilleur coût, sans se soucier du sens et de la valeur du monde ainsi construit ?

On pourrait s’attendre à ce que le monde nouveau que souhaite Jacques Godbout soit un monde libéré de l’obsession économique, à laquelle est soumise la technologie. Un monde qui, pour avoir flairé l’abîme au bord duquel nous a menés une civilisation matérialiste, se détournera du monde fini, où tout se calcule et se mesure, ou plutôt le rattachera à ce que j’appelle l’exigence d’infini, à ce qui fait qu’un être se soucie de ce qui n’est pas lui et découvre qu’il est relié à tout ce qui est, à tout ce qui vit. Un monde mis en branle par des êtres qui rêvent d’un véritable changement, comme ceux qui avaient rêvé d’un Québec souverain et social-démocrate.

Or voici que Godbout déclare que « Miron et Vadeboncoeur ne sont plus des références qui s’imposent », qu’« il faut plutôt espérer que sortent de l’ombre, ou des “ start-ups ”, les Lévesque, Parizeau, Bourassa et Bouchard du XXIe siècle ». De là à associer les hommes politiques à des entrepreneurs, il n’y a qu’un pas que la Révolution tranquille a déjà franchi au XXe siècle. Comme avenir, on peut imaginer mieux.

L’écologie

Enfin, il est normal que, dans son bilan positif de la Révolution tranquille, Godbout ne dise rien de l’écologie qui n’occupait pas beaucoup les esprits, la grande question étant celle de l’identité et de l’éducation qui menait à la richesse. C’était l’époque où l’on préférait taire tout ce qui nous rappelait notre héritage de la pauvreté : les champs, les forêts, les usines, les églises. Entendu à la revue Liberté dans les années 80 : « Un arbre n’a jamais rien appris à personne. » Cette boutade n’était pas de Jacques Godbout, mais je reconnais bien l’esprit de cette époque qui est aussi la mienne, quand il qualifie d’anecdotique le fait de céder aux pétrolières le droit d’exproprier le sous-sol.

Considérer que défendre le territoire, consolider notre lien avec la nature, est anecdotique, n’est-ce pas nourrir cette dérive du virtuel et du numérique propres à « l’hypercolonisation culturelle » que lui-même dénonce ? « Pour transformer notre passé en avenir », faut-il attendre une nouvelle « élite ambitieuse » qui reconduira la morale individualiste qui a si bien profité à la précédente, ne faudrait-il pas, au contraire, tout reprendre sur la base de cette idée simple : personne, ici et ailleurs, ne pourra se sauver seul ? Car ce qui nous menace, ce n’est pas tant « la mondialisation des marchés » et la « dissémination d’Internet » que la perte du monde sensible qui peu à peu nous a éloignés de nous-mêmes et des autres. Ce n’est pas notre monde qui a basculé, c’est nous qui avons glissé hors du monde.

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