Qui a peur de dénoncer les mégatraités de néolibre-échange?

Bernard Landry à une réunion sur le commerce entre le Canada et les États-Unis, en novembre 1988
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Bernard Landry à une réunion sur le commerce entre le Canada et les États-Unis, en novembre 1988

« Il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va. » Cet adage interpelle particulièrement les candidates et candidats à la chefferie du Parti québécois, mais aussi toute la militance. Cette course fournit au parti l’occasion de rajuster sa boussole sur l’objectif à atteindre, en rapport avec les graves problèmes de l’heure.

Comme le remarque avec justesse Danic Parenteau, « la principale faiblesse du discours indépendantiste officiel tient à son apparente inactualité ». Or, explique le politologue, une idée politique tire son efficacité de sa capacité de réponse aux enjeux criants de la conjoncture nationale et internationale (Le Devoir, le 10 mai).

Quels sont les enjeux criants de la conjoncture actuelle ? Trois nous sautent à la figure : 1) notre habitat terrestre fragilisé par le réchauffement climatique et la dégradation de l’environnement ; 2) l’État social et les services publics en voie de démantèlement par les affairistes au pouvoir ; 3) la justice et la paix sociale mises en péril par le creusement des inégalités au sein de la nation et entre les nations.

Ces problèmes affichent une cause commune : le néolibéralisme. Le néolibéralisme, c’est la primauté du marché sur le politique. C’est le monde cul par-dessus tête. Qu’à cela ne tienne ! Pénétré de cette idéologie, le tandem Thatcher-Reagan a réussi à l’imposer chez eux d’abord, puis au monde entier. Toute la classe politique a fini par suivre. Et les accords de néolibre-échange sont venus transformer le néolibéralisme en programme politique.

Au Québec, c’est cette croyance fondée sur la primauté du marché sur le politique qui inspire toute l’action ou l’inaction du gouvernement Couillard-Barrette-Coiteux.

Les enjeux ont changé

Voyons maintenant les questions pressantes auxquelles les candidates et candidats à la chefferie du PQ sont appelés à répondre.

Le projet d’indépendance répond-il aux enjeux criants de la conjoncture actuelle ?

Quand l’idée d’indépendance a germé, dans les années 1960, c’était le temps du speak white. Dans ses mémoires, René Lévesque écrit : « Replaçons-nous à cette époque où, sur un ton résigné plutôt que révolté, on se disait encore volontiers qu’on était “nés pour un p’tit pain”. Ne parlons pas de la finance : l’argent ne se brassait sérieusement qu’en anglais » (Attendez que je me rappelle…, p. 227). Nous étions alors les « nègres blancs d’Amérique », porteurs d’eau et scieurs de bois.

Pendant la vingtaine d’années qu’a duré l’élan du « Maîtres chez nous » de la Révolution tranquille, ce peuple, qui avait vécu deux siècles et demi de dépossession, a commencé à desserrer le vieux carcan de la domination coloniale. C’était un commencement…

Mais attention, nous demeurons encore aujourd’hui, et de façon plus insidieuse, un peuple foncièrement dépendant :

Dépendant du gouvernement fédéral qui abuse de son pouvoir usurpé de dépenser pour s’immiscer dans tous les domaines de compétence provinciale et municipale ; ce qui fait que nous vivons dans une « maison de fous », dominés par le grand frère d’outre-Outaouais.

Dépendant des politiques de déréglementation et de privatisation prescrites par les accords de néolibre-échange que le gouvernement fédéral a signés pour nous ; des accords qui, en fin de compte, minent la souveraineté nationale et conduisent au démantèlement du modèle québécois de développement.

La raison profonde de faire du Québec un pays est toujours d’actualité. Cette raison, c’est la liberté, la maîtrise de notre destin comme peuple. Cependant, les enjeux ont changé.

L’erreur

Qui osera défier les positions libre-échangistes néolibérales de l’establishment péquiste ?

Aurons-nous l’heureuse surprise de voir une candidate ou un candidat à la chefferie du PQ braver l’establishment du parti, ancré depuis trois décennies dans l’idéologie libre-échangiste néolibérale ?

Rappelons que l’idée d’un nouveau libre-échange a été lancée en 1985 par le duo Reagan-Mulroney. Parizeau et Landry ont aussitôt appuyé ce projet, croyant qu’il s’agissait du bon vieux libre-échange traditionnel, qui ne portait que sur les marchandises. Ils se trompaient. Ce libre-échange dit de deuxième génération porte d’abord et avant tout sur les investissements, les services, les achats publics, la protection des brevets des multinationales et les produits agroalimentaires.

Parizeau a reconnu son erreur d’inattention le 4 novembre 1998, devant les étudiants du collège de Maisonneuve : « On n’a pas toujours fait assez attention aux dispositions de l’ALENA concernant les investissements, obnubilés comme nous étions tous par les flux commerciaux. »

Ces regrets, d’ailleurs très discrets, sont passés inaperçus. L’establishment du parti était déjà imprégné de l’idéologie libre-échangiste, devenue un dogme universel. Toute la classe politique mondiale y adhérait. On ne pouvait se tromper en faisant comme les autres.

Et pourtant… De même que l’humanité s’est longtemps trompée sur la place centrale attribuée à la Terre dans l’univers des corps célestes, elle se trompe — est trompée — aujourd’hui encore sur la place centrale attribuée au marché dans l’organisation des sociétés.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, un extrait du numéro de juin 2016 de la revue L’aut’journal.

 
26 commentaires
  • Antoine Maranda - Abonné 14 juin 2016 01 h 25

    Très juste

    La souveraineté oblige la renégociation de tous les traités internationaux et de la constitution Québécoise. Ce n'est qu'en ce sens qu'elle est porteuse et riche d'avenir. J'ajouterais que la consultabilité doit être au coeur de cette refonte obligée: ce n'est pas tant le mode de scrutin actuel qui est le coeur du problème politique, c'est le fait que de mandat en mandat, la population est tenue à l'écart de toute prise de décision politique. L'économie et le gouvernement doivent demeurer en tout temps tributaires de la démocratie, pas seulement une fois tous les 4 ans pour un bref concours de popularité.

    Le chapitre 11 de l'ALENA donne le droit à n'importe quelle entreprise de poursuivre le gouvernement pour toute politique pouvant limiter leur profit. Ces poursuites passent par dessus tous nos tribunaux nationaux. De facto, les corporations se trouvent juridiquement au dessus des gouvernements élus.

    Une souveraineté qui ne concernerait que l'indépendance d'un état vis à vis d'un autre est futile et n'intéresse plus personne. Seule une véritable reprise du pouvoir par les citoyen(ne)s au niveau local peut nous donner un réel espoir de liberté. En ce sens les régions et les municipalités devraient être les fers-de lance du mouvement indépendantiste plutôt que ses simples bénéficiaires éventuels.

    Émile Vigneault

    • Sylvain Auclair - Abonné 14 juin 2016 10 h 15

      Sans vouloir excuser quoi que ce soit, il faut rappeler que ce chapitre 11 a été mis en place pour interdire à des parlements ou à des gouvernements d'édicter des lois ou des règlements qui, malgré une soi-disant portée universelle, serviraient dans les faits à avantager indument une entreprise nationale. En fait, ce chapitre 11 n'a jamais été utilisé, je crois, les gouvernements s'aplatissant à chaque menace.

      Dans tout traité, la question reste la même: à quels droits sommes-nous prêts à renoncer pour gagner des avantages?

  • Denis Paquette - Abonné 14 juin 2016 02 h 53

    le chaos a perpète

    que dire de plus sinon que je suis tout a fait d'accord avec cette prise de conscience, l'argent a peut etre donné ce qu'elle avait a donner, ce que les anglais ont créer a peut etre fait son temps, a partir de maintenant ca va etre le chaos a perpète

  • Diane Guilbault - Inscrite 14 juin 2016 03 h 20

    De vraies questions

    Ces traités qui bouleversent nos sociétés sont discutés dans le plus grand secret, sans que ne soient consultés les citoyens. Les États sont petit à petit dépouillés de leurs pouvoirs et les citoyens sont sommés de croire aux bénéfices de ces mégatransactions. À qui profitent vraiment ces traités ? M. Gélinas soulève de vraies questions, ce serait intéressant d’entendre de vraies réponses.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 14 juin 2016 12 h 00

      Moi aussi je suis d accord avec M.Gélinaset j ai hate d entendre les réactions et les répoonses du trio mentionné ou de tout autre personne pro-néolibre-échangiste et surtout des futurs chefs du PLQ. J-P.Grise

  • Nadia Alexan - Abonnée 14 juin 2016 04 h 33

    Le Parti québécois doit retourner à ses racines de justice sociale.

    Bravo, M. Gélimas. Vous avez enfin exprimé la vérité de l'heure. Les candidats à la chefferie du Parti québécois doivent d'abord retourner à ses racines de justice sociale. Montrez-nous d'abord la bonne gouvernance, avant de nous demander de vous suivre vers l'indépendance.

    • Christian Montmarquette - Abonné 14 juin 2016 10 h 25

      « Le Parti québécois doit retourner à ses racines de justice sociale. » -Nadia Alexan

      Des racines de justice sociale... S'il en a déjà eues..!

      Car il y a fort longtemps que ce «melting pot» gauche-droite sans cesse contrôlé par l'establishment de droite du PQ tient sa gauche en otage avec la question nationale. Le plus loin que le PQ est allé en cette matière était qu'il prétendait avoir un «préjugé favorable» aux travailleurs. Allô, sociale-démocratie..!

      À cet égard, rappelons que René Lévesque lui-même s'était attaqué aux salaires de la fonction publique avec une baisse de 20% dans les années 80, et que Louise Harel (la gauche du PQ!) avait maintenu les «boubous-macoutes » du Parti libéral à l'aide sociale.

      Sans compter les coupures drastiques des prestations d'aide sociales réduites à 135$ par mois pour les jeunes prestataires, exactement comme les libéraux le font aujourd'hui avec la loi 70 et fortement contestées par le Regroupement autonome des jeunes (le RAJ) à cette époque.

      Je vous quitte donc avec cette phrase éloquente d'un éminent membre du PQ..

      « Au Parti québécois.. On se disait social-démocrate, même si on a jamais vraiment su ce que ça voulait dire...» - Pierre Bourgault

      Christian Montmarquette

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 14 juin 2016 06 h 34

    … Fafouin ?

    « Qui osera défier les positions libre-échangistes néolibérales de l’establishment péquiste ? » (Jacques B. Gélinas - Sociologue)

    Des candidatEs pressentiEs au trône du PQ, personne n’est en mesure de braver, sauf les …

    … Fafouin ? - 14 juin 2016 -