L’ombre de l’Arctique et son soleil

La vague de suicides au Nunavik fait remonter l’ombre et le besoin de dire cette ombre.
Photo: Caroline Montpetit Le Devoir La vague de suicides au Nunavik fait remonter l’ombre et le besoin de dire cette ombre.

Je reviens du Nunavik, où je voyage régulièrement comme pédopsychiatre consultante pour les communautés inuites de la baie d’Hudson. La vague de suicides qui y survient actuellement m’apparaît une véritable catastrophe.

J’ai, au cours des années, rencontré de nombreuses familles, côtoyé des collègues inuits, et été accueillie dans ces communautés que j’ai appris à connaître. Les rencontres cliniques m’ont fait voir certes un côté d’ombre empli de douleur, de tristesse et de colère, nourri par les trop nombreux traumas. Mais le travail au Nunavik m’a aussi sans cesse fait voir le côté lumineux de la vie dans ces communautés, leur force, leur solidarité, leur bienveillance, leur capacité d’accueil et de partage, et leur résilience. Une résilience qui se décline dans leur capacité à trouver le réconfort et la paix au travers d’activités traditionnelles, une résilience dans le rire et dans le jeu aussi, ainsi que dans les valeurs qui leur sont chères de solidarité et de coopération. C’est toujours ce côté lumineux que j’espère transmettre « au Sud », pour que le regard des Qallunaat (les Blancs) se transforme enfin par rapport aux Inuits et qu’une représentation positive vienne faire le pied de nez à la représentation souvent trop négative qui remet le poids de la responsabilité de la souffrance au coeur du monde inuk en oubliant tout ce que la colonisation a provoqué. Transmettre le lumineux pour que l’on voie enfin comment ce peuple est infiniment aimable, pour que le peuple inuk puisse être représenté comme porteur d’avenir et que cette représentation soutienne la jeunesse inuk dans ses rêves et son ou ses identités.

Mais aujourd’hui, la vague de suicides au Nunavik, notamment de jeunes Inuits, fait remonter l’ombre et le besoin de dire cette ombre. La souffrance des jeunes est parfois si vive qu’elle semble remettre en question l’humanité tout entière. Des travaux importants ont déjà traité de nombreux facteurs pouvant contribuer aux raisons des suicides en communautés autochtones, et notamment en milieu inuk. Il y a la souffrance générée par la colonisation et ses conséquences, il y a la souffrance vécue au quotidien avec des conditions sociales et de santé qui laissent encore à désirer et il y a les facteurs de stress multiples. Dans cette souffrance au quotidien, il y a aussi les nombreux deuils à faire. Le deuil d’un ami ou d’une amie, d’un parent, d’un frère ou d’une soeur, partis trop tôt, est une plaie vive : pourquoi ? Et dans ce pourquoi : où étiez-vous ? Ce cri, c’est un cri qui dépasse les communautés et qui nous interpelle tous : le nombre de suicides dans les communautés du Nunavik depuis le début de l’année 2016 est effarant, et cela dépasse la seule communauté de Kuujjuaq, dont on a davantage entendu parler par l’intermédiaire des médias.

Cette catastrophe devrait interpeller le gouvernement. L’état d’urgence a été évoqué, et il est temps, si les communautés le demandent, de les appuyer davantage pour leur permettre de souffler, de faire face aux nombreuses urgences et aux deuils multiples. Il y a urgence d’agir, il y a urgence d’agir à court terme et à long terme. Il faut faire davantage que de se déculpabiliser en envoyant des renforts immédiats. Certes, ces renforts sont essentiels, mais il faut aussi penser au long terme. Le processus de guérison dans un contexte de multiples deuils et traumas se fera peu à peu et exige un accompagnement dans la durée. Les ressources doivent être au rendez-vous, sans la barrière des compressions, étant donné l’ampleur de la souffrance. Il est d’ailleurs étonnant de constater qu’actuellement, il n’y a aucun psychologue en baie d’Hudson pour soutenir le soin psychique aux enfants et adolescents.

Par ailleurs, ce renfort venant appuyer les communautés doit reconnaître que celles-ci ne sont pas restées inactives devant les drames. Elles se prennent en mains, à la lumière des valeurs de solidarité, d’entraide, de coopération, de gratitude, d’harmonie et de responsabilisation qui sont bien présentes au Nunavik, et des initiatives inspirées surgissent dans les communautés. L’écoute et le dialogue avec celles-ci permettront de ne pas intervenir en répétant le regard colonisateur malheureusement si facile à prendre. Il s’agit d’accompagner les communautés, comme un ami le ferait, en écoutant leurs demandes et en les soutenant avec des ressources professionnelles thérapeutiques qui s’appuieront sur la culture et les valeurs inuites. Il peut s’agir de ressources externes comme il peut s’agir de soutenir et de former les membres de la communauté déjà impliqués dans le soin psychique. Le soutien aux jeunes d’une communauté s’inscrit aussi dans un soutien aux adultes qui les entourent. Ce sont les communautés tout entières qui font face à la surcharge émotionnelle actuelle.

Cette situation nous interpelle aussi tout un chacun. On imagine trop souvent ne pas être concerné par ces Inuits qui vivent si loin, en ne voyant pas d’ailleurs ceux que l’on côtoie ici même à Montréal. La jeunesse inuk du Nunavik, habitant le Nord ou venue au Sud, a besoin de se sentir reconnue et écoutée, qu’un regard bienveillant se pose sur elle, dans leur communauté certes, mais tout aussi auprès de nous tous Québécois. Et ces jeunes ont besoin de dire ce qu’ils ressentent, ce qui les met en colère, ce qui les fait souffrir, ce qui leur fait du bien, ce qui leur permet de rêver et de s’accomplir. Ils ont besoin que nous imaginions avec eux un avenir meilleur.

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1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 13 juin 2016 01 h 27

    les suicides vont augmentés

    Peut etre que nous sommes pas fait pour vivre au bout du monde si la vie est fugace au sud, imaginer ce qu'elle peut etre au nord, surtout depuis que les communications permettent de connaitre le monde, je vais faire une gageure avec vous, les suicides vont augmentés