Rencontres avec Claude Ryan

Certaines rencontres portent à conséquence: elles orientent parfois nos vies. Ainsi, par un beau soir de printemps de 1967, je me suis retrouvé, à 23 ans, sur la route de Claude Ryan. Vice-président de l'Association étudiante de la faculté de théologie de l'Université de Montréal, je l'avais invité à une table ronde pour discuter de la pertinence que celle-ci s'affilie à l'Association générale des étudiants de l'Université de Montréal. Il y a 40 ans, l'affaire n'était pas évidente.

Dans sa Chevrolet qui me ramenait chez moi, il me vint soudain à l'idée de lui demander si Le Devoir n'aurait pas besoin d'un reporter aux affaires religieuses. «Rappelez-moi l'an prochain, me dit-il, quand vous aurez terminé vos études.»

Je l'ai rappelé. En fin d'entrevue, boulevard Saint-Joseph, je lui avais signalé qu'en enseignant je gagnerais 100 $ par semaine, alors qu'il m'en offrait 80 $. À six mois du mariage, l'affaire avait son importance. «Vous ferez bien ce que vous voudrez, m'avait-il répondu. Mais votre place, c'est au Devoir!» J'y suis resté 18 ans.

Claude Ryan croyait en la vocation. Il l'a écrit souvent: ses choix professionnels n'ont toujours été que des réponses à des invitations imprévues. Au-delà de son expression malhabile sur la «main de Dieu», il croyait à la pertinence d'examiner ces appels significatifs surgis des circonstances de la vie. Surtout s'il s'agissait de se mettre au service de ses concitoyens. Cela s'appelait le discernement.

Je me suis donc retrouvé en mai 1968 au Devoir comme reporter aux affaires religieuses. C'était trois ans après la fin du concile Vatican II. Claude Ryan avait été l'animateur de la grande consultation populaire commandée par le cardinal Léger, puis observateur direct du concile à Rome. Depuis 1964, il poursuivait dans Le Devoir, et d'une plume vigoureuse, l'aggiornamento de l'Église d'ici.

En 1968, le catholicisme était partout en ébullition. Il était manifestement ravi que l'un de ses journalistes ouvre plus grand la clé du gaz. Un jour, un cadre de l'Assemblée des évêques du Québec lui avait téléphoné pour se plaindre du compte rendu que j'avais rédigé au sujet d'un rapport statistique sur la laïcisation des prêtres. Il protestait du fait que le document portait la mention «confidentiel». M. Ryan lui avait répondu: «Raison de plus!» En me racontant la conversation, il riait du rire que l'on sait. Pour lui, l'information religieuse devait satisfaire aux mêmes critères que toute information. Et parmi eux, une fois reconnu l'intérêt public des faits, il y avait d'abord la rigueur du récit journalistique. Sur cela, il était impitoyable.

Chrétien engagé

Claude Ryan est probablement le laïc qui a contribué le plus à l'évolution du catholicisme québécois entre 1950 et 1970. Cette contribution fut d'abord marquée par son passage long de 17 ans à l'Action catholique canadienne dans les années 1950, puis, pendant et après le concile Vatican II, par son oeuvre journalistique au Devoir et, enfin, par sa présence à la commission présidée par Fernand Dumont sur la place des laïcs dans la vie de l'Église québécoise, commission dont il avait réclamé la création et dont il fut le vice-président.

Autant Gérard Filion, son prédécesseur à la direction du Devoir, se sentait mal à l'aise avec la question religieuse et a été effacé, autant Claude Ryan a été un acteur de premier plan dans ce domaine. Il ne le fut jamais à la manière «ecclésiastique», mais essentiellement comme un chrétien engagé d'abord et avant tout dans un monde qu'il s'agissait de transformer de l'intérieur.

Il avait puisé cette vision des choses dans la pensée du cardinal anglais Newman et, je crois, dans le personnalisme chrétien de Mounier. Certes, Claude Ryan était un libéral et croyait à la valeur de l'individu. Mais il croyait tout autant à la nécessaire dimension sociale de l'homme comme condition de son plein épanouissement. Il a d'ailleurs rappelé cela, il y a peu, dans son opuscule sur les «valeurs libérales et le Québec moderne».

Regard d'une vie sur l'éducation

En 1972, ma carrière journalistique a soudainement bifurqué. Le catholicisme québécois avait définitivement pris un tournant et le directeur du Devoir choisit de revoir ses priorités. Il m'a demandé de devenir reporter à l'éducation. Et j'ai pris goût à mon nouveau mandat.

Devenu ministre de l'Éducation en 1985, Claude Ryan a eu cette fois à me subir comme reporter dans le champ où il oeuvrait dorénavant à plein temps. Or le disciple a suivi le maître à la trace. Je crois savoir qu'il m'a trouvé parfois fatigant!

La nomination de Claude Ryan au poste de ministre de l'Éducation en 1985 n'avait rien de surprenant. Il y était parfaitement préparé. Dès avant les années 1950, il avait oeuvré en éducation. L'Action catholique était, il faut le rappeler, un mouvement éducatif. C'est à Claude Ryan que, en 1962, Paul Gérin-Lajoie a demandé de présider un comité d'étude sur l'éducation des adultes. Il fut aussi à la même époque le président de l'Institut canadien d'éducation des adultes.

Comme directeur du Devoir, il a suivi de très près la grande réforme de l'éducation consécutive au rapport Parent. À propos de l'épineux problème de la réforme des structures scolaires au Québec, il fut le premier, dès 1968, à proposer le remplacement des commissions scolaires confessionnelles par des commissions scolaires linguistiques. Il avait compris, avant bien d'autres, que la langue allait remplacer la religion comme valeur structurante de notre organisation scolaire.

Devenu ministre de l'Éducation, il a accompli en 1988 la modernisation de la Loi sur l'instruction publique, qui datait de la fin du XIXe siècle. La loi 107, qui nous gouverne toujours, est son oeuvre. Certes, au début des années 1980, ses prédécesseurs Camille Laurin et Yves Bérubé s'étaient bien essayés à remplacer la vieille loi. Mais ils avaient buté sur les obstacles constitutionnels à la réforme des structures des commissions scolaires. Claude Ryan eut l'intelligence de séparer les problèmes.

Durant 20 ans, le verrou constitutionnel de l'article 93 de la Loi constitutionnelle de 1867 a empêché le Québec de changer les structures locales. Claude Ryan a préparé la voie au déverrouillage en étant l'instigateur d'un renvoi en Cour d'appel, puis en Cour suprême pour éprouver la constitutionnalité de la loi 107, dans laquelle il avait fait inscrire le principe des commissions scolaires linguistiques. La Cour suprême donna ensuite la juste mesure du chemin à parcourir pour faire sauter le verrou. On connaît la suite.

Claude Ryan a joué aussi un rôle important en matière de politique linguistique. Si, sur le fond des choses, il s'entendait avec le Parti québécois, un certain nombre de mesures coercitives de la loi 101 répugnaient à son libéralisme foncier.

Puis, il lui fallut à son tour gérer la politique linguistique du Québec. On se rappelle bien l'épisode extrêmement difficile, sur le plan politique, qu'a entraîné le jugement de la Cour suprême sur l'affichage commercial. Il y avait Meech dans le décor. On sait moins que, en matière de langue d'enseignement, on lui doit sans contredit d'avoir évité le pire quand le gouvernement Trudeau voulut contrer la loi 101 en imposant au Québec, contre sa volonté, l'article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés. Bien qu'il fût alors dans l'opposition, sinon grâce à ce fait, il réussit in extremis à convaincre Ottawa de ne pas imposer au Québec la «clause monde», en vertu de laquelle tous les enfants de langue maternelle anglaise, d'ici comme d'ailleurs, auraient pu s'inscrire à l'école anglaise québécoise.

Malgré cela, la rédaction de cet article 23, auquel il ne s'opposait pas, en principe, en raison de la protection qu'elle accordait aux minorités francophones du Canada, ne l'a jamais totalement satisfait du point de vue des intérêts du Québec. Il savait pertinemment — il l'a écrit à au moins deux reprises — qu'il contenait des «trous» dont, du reste, doit débattre incessamment la Cour suprême du Canada.

L'humaniste aux mots durs

Un mot encore sur un trait original de sa personnalité. Claude Ryan avait en effet une vision humaniste de l'exercice du pouvoir étatique. Il était conscient que la norme générale qu'impose par définition la loi fait parfois des victimes. Or justement, en amont, il y avait pour lui des êtres humains. «La loi est faite pour l'homme et non l'homme pour la loi.» Cette maxime évangélique avait pour lui un sens profond qui, sans qu'il s'y réfère explicitement, a manifestement guidé sa conduite.

Aussi, on retrouve, dans quelques lois du Québec dont il a été le parrain, des dispositions a priori étonnantes. Ainsi, il a fait inscrire dans la loi 101 une règle qui permet au ministre, pour des «raisons humanitaires», d'exempter un enfant de l'application des normes relatives à la langue d'enseignement. Une clause semblable se retrouve dans la Loi sur l'aide financière aux étudiants pour tenir compte de situations particulières.

Il a fait inscrire aussi dans la Loi sur l'instruction publique des articles qui permettent d'inscrire à l'école un enfant né après le 30 septembre, dans la mesure où l'on peut prouver que de repousser son entrée d'un an lui causerait un préjudice. La loi d'«amnistie» qui, en 1986, a permis à plus de 1000 «illégaux» de la loi 101 de fréquenter l'école anglaise procédait du même esprit. Seule, j'en suis convaincu, l'autorité morale dont jouissait Claude Ryan aura permis à ce politicien hors norme d'imposer une telle vision des choses à son chef et à ses collègues.

Je veux commenter enfin un dernier trait de personnalité de Claude Ryan. Dans ce «jeu viril» de l'arène politique, il avait parfois des mots durs. Tous se rappellent son discours à Verdun après la défaite référendaire de 1980. Dans les couloirs d'un conseil général du PLQ, alors qu'il était le chef contesté de son parti, il avait parlé à quelques ex-collègues du Devoir, dont j'étais, des «rats qui sortent des égouts» et «des coups de poignard dans le dos» dont il était victime. Je l'ai entendu prononcer des propos très disgracieux sur Le Devoir dans un colloque où il avait été invité avec les anciens directeurs. Il acceptait mal, je crois, la manière d'être nationaliste qu'avait imprimée Lise Bissonnette à son ancien journal.

Claude Ryan pouvait manquer parfois, dirait-on aujourd'hui, d'intelligence émotionnelle. Mais ce n'était là que débordement de sa forte personnalité.

En mai 1997, je me suis retrouvé avec lui à l'église Saint-Albert du couvent des dominicains de la Côte Sainte-Catherine. Nous étions venus, avec bien d'autres, prier à la mémoire de Fernand Dumont, décédé la semaine précédente.

Depuis nombre d'années, Claude Ryan s'était gravement brouillé avec le célèbre sociologue québécois. Leur différend, m'a-t-il raconté, était né des conséquences du jeu très dur de la politique. Or la journée ayant précédé sa mort, il avait écrit à Fernand Dumont une lettre de réconciliation. Elle était arrivée trop tard. Il en était profondément malheureux.

Ce fut ma dernière rencontre avec Claude Ryan. Je reste aujourd'hui avec le souvenir de cette brève mais combien émouvante confidence. Elle disait l'essentiel de l'homme.

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