Un serviteur foncièrement libre

D'une génération à l'autre, une petite société ne compte que peu de géants de la pensée ou de l'action. Au Québec, Claude Ryan en fut un, à sa manière. Toute sa vie, il est resté fidèle à ses convictions comme à ses engagements. À une époque qui basculait dans le confort et la facilité, il gardera de ses origines — matériellement humbles mais moralement élevées — le sens des choses importantes et le souci des simples gens. Il aura aussi été parmi les rares intellectuels québécois à ne pas succomber aux idéologies à la mode.

Admiré et contesté tout à la fois, il acquiert, sans l'avoir recherché, le respect de presque tous les milieux. S'il n'a pu, au fil des ans, donner sa pleine mesure, ce n'est pas faute de capacité de travail: la sienne était exceptionnelle. Ni non plus en raison d'une trop courte vision de l'avenir: sa pensée était plus radicale qu'il n'y paraissait. C'est plutôt que les institutions où il a déployé son énergie étaient fragiles et limitées, ainsi qu'on le constatera peu après son passage à l'Action catholique, puis dans le journalisme et enfin dans la vie politique.

Quand le Québec se déchristianise pour verser dans d'autres cultes, ce lecteur averti du cardinal Henry Newman et de l'histoire ecclésiastique rivalise déjà avec les théologiens de son temps. Il sera l'un des premiers laïcs à rompre avec l'infantilisme religieux de sa société — sans passer, comme d'autres, à un anticléricalisme aussi exacerbé qu'inculte. Pendant que maints artisans de la Révolution tranquille s'installent dans le luxe, chez lui, au contraire, le militant garde le cap sur le service de sa communauté. Et, bien sûr, sa vie personnelle et familiale répond, sans ostentation, aux exigences de la spiritualité chrétienne.

Journaliste vite remarqué tant au Québec qu'ailleurs au Canada, il ne se bornera pourtant pas aux débats qui agitent alors le pays. Habitué des grands quotidiens étrangers, l'éditorialiste que le public admirera se tient chaque jour au fait des événements qui ailleurs secouent le monde, tout comme l'avait fait le fondateur du Devoir, Henri Bourassa. Plus encore, sur la «question juive», par exemple, envisagée aussi bien d'un point de vue religieux que politique, il sera passablement en avance tant sur la société québécoise que sur l'Église catholique (paradoxalement, cet observateur aux préoccupations multiples ne saisira que sur le tard l'urgence de redresser certaines injustices dans son propre pays, notamment en regard des populations autochtones). Les critiques sont unanimes: rarement aura-t-on trouvé dans le journalisme québécois un analyste aussi solide.

La philosophie du changement graduel

L'art de la politique lui réussira moins. L'intégrité morale et la rigueur intellectuelle qui ont fait sa force trouvent mal à s'employer dans un milieu où dominent les intérêts personnels, les passions aveugles, sinon la rouerie. Les réformes qu'il envisage pour son parti d'adoption et pour le Canada se heurtent assez tôt à des forces qu'aucune personne, démocrate ou pas, ne saurait faire fléchir à sa guise. D'aucuns mettent ces revers au compte d'un caractère inflexible. En réalité, son ouverture aux réformes le faisait craindre davantage que son intransigeance.

L'échec ne l'aura sans doute pas surpris. Il souscrivait à une conception de l'histoire selon laquelle aucun progrès durable n'est instantané. Un jour ou l'autre, estimait-il, toute idée a l'occasion de faire ses preuves. Il pratiquait la philosophie du changement graduel, dans le respect des personnes et aussi des institutions, voie propice à une croissance authentique. Alors qu'un Pierre Elliott Trudeau rêve d'un pays fondé essentiellement sur la citoyenneté de l'individu, Claude Ryan valorise tout particulièrement la participation des groupes associatifs au progrès de la collectivité.

Moins doué que d'autres pour le développement économique, il en avait néanmoins la préoccupation. Pendant que des personnages adulés masquent par des fêtes éblouissantes le déclin de Montréal ou d'autres régions, Claude Ryan s'emploie dans la discrétion à garder au Québec telle ou telle entreprise qui risque de passer sous contrôle étranger. Né dans la pauvreté, il en gardera, toutefois, la crainte des aventures financières, si peu risquées soient-elles. Quand l'occasion se présente de créer une association de journaux indépendants au pays, il examine l'affaire, documents en mains. Mais l'audace de l'entrepreneur lui fait défaut pour saisir une telle occasion.

Un style de vie sobre

L'austérité du personnage est passée à la légende. Il faudrait plutôt parler de frugalité. Ses collaborateurs peuvent témoigner qu'il n'avait rien de l'atrabilaire ombrageux. En sa compagnie, l'humour était spontanément de la partie. Tout en respectant l'autorité, Ryan gardait envers ses titulaires une liberté qui n'écartait pas la moquerie. À l'inverse, il se prêtait volontiers aux plaisanteries envers lui-même. Mais il n'était pas homme, c'est vrai, à fréquenter les mondanités culturelles. Il fallut que ses collègues du Devoir le pressent, un bon jour, de prendre enfin des vacances, car il n'en prenait pas. «Cela vous fera du bien, et à nous aussi», lui dirent certains!

On sait moins que Claude Ryan admirait le système politique des États-Unis. Certes, la république de l'Oncle Sam était réputée, comme aujourd'hui encore, pour ses abus, sa corruption, sinon sa violence. Mais, contrairement à ce qu'on constate alors au Canada, ce pays-là, observait-il, n'hésite pas à procéder aux nettoyages nécessaires. En matière d'intégrité du service public, l'homme est resté, à juste titre, sans compromis. Conservateur à l'égard des institutions, cet ancien militant du Cooperative Commonwealth Federation (futur NPD) devenu un notable de l'establishment social du pays n'aurait pas hésité à secouer, au besoin, les colonnes du temple politique.

À une époque qui se targuait de modernité en tout, sauf en matière d'éthique, Claude Ryan s'est très tôt donné, avec un style de vie sobre, les moyens de résister aux pressions ou à la tentation de l'enrichissement. Le fisc, un jour, raconte-t-on, peinait à croire qu'une telle célébrité s'en tint à son revenu déclaré, fort modeste. Il faut l'avoir vu, la chose compromettante sous le bras, rapporter lui-même à une honnête association un «présent» de grand prix qu'il jugeait éthiquement inacceptable.

Pleinement engagé dans la société de son temps, Claude Ryan y sera resté, jusqu'à la fin, un serviteur foncièrement libre.

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