Claude Ryan, un état d'âme

La mort d'un personnage d'importance est un piège pour l'esprit. Au mieux, elle provoque une relecture de l'histoire, un choc des souvenirs, et crée ainsi quelque lumière nouvelle. Au pire, elle suscite l'hypocrisie de l'éloge formel, la curée des faux amis autour de la dépouille. C'est la loi du genre. Cette semaine, Claude Ryan n'y aura surtout pas échappé.

J'ai failli refuser de participer à ce cahier spécial consacré à sa mémoire, après avoir lu et entendu mardi l'épanchement collectif de considérations sublimes dont son décès a fait l'objet. Lire notamment, sous la plume d'anciens collègues, en quelle estime incommensurable ils tenaient le «patron» est une fumisterie dont il se serait lui-même gaussé. Quand je suis entrée au Devoir en 1974, quand il m'a engagée contre son instinct d'homme d'une autre génération peu enclin à voir l'avenir au féminin, rien ne m'a plus sidérée que la hargne dont il était l'objet chez ceux qui le portent aujourd'hui aux nues. Je n'étais pas là depuis huit jours qu'on m'intimait d'aller manifester dans la rue du Saint-Sacrement contre ses idées politiques et ses supposés conflits d'intérêts. La calomnie à son égard était le quotidien de la maison. Et je ne dois qu'à l'heureuse idée qu'il a eue de me confier la correspondance politique à Québec, puis à Ottawa, de n'avoir pas été absorbée dans le climat de putsch permanent qui régnait intra-muros à Montréal. En 1978, les mêmes qui le pleurent aujourd'hui se vantaient d'avoir provoqué son départ en trouvant dans ses corbeilles à rebut des preuves de sa complicité avec le Parti libéral ou en espionnant ses rendez-vous avec des huiles du PLQ. Ils ont tant pavoisé, quand il a quitté les lieux, que je ne saurais l'oublier.

Incontestable influence

Je ne ferai pas semblant, à mon tour, d'avoir connu avec lui quelque complicité. Bien qu'il m'ait témoigné une confiance absolue — qu'il aura reniée après que je lui ai succédé — nous n'avons jamais été proches. Je comprenais sa dureté, sans l'admettre. La seule larme que j'ai versée cette semaine l'a été en lisant le texte de Michel Roy, en page éditoriale. Ainsi, ai-je appris, il avait fallu 23 ans à Claude Ryan, près d'un quart de siècle, pour finir par reconnaître publiquement, lors d'un obscur colloque à Québec, les mérites de son ancien rédacteur en chef, le Michel Roy qui nous enseignait le métier, éthique et techniques, et qui produisait le journal, avec notre directeur de l'information, Jean Francoeur, dans des conditions artisanales épuisantes. Son incontestable influence, le temps qu'il avait pu consacrer à être l'intelligence de ceux qui en manquaient en politique, c'est d'abord à eux qu'il les devait, pourtant. La charité chrétienne et la chrétienté sont deux choses distinctes, nul ne me l'a enseigné mieux que lui.

Mais je souris, malgré tout. Il aurait qualifié mes réflexions d'états d'âme. Il prétendait n'en pas éprouver, jamais. Il m'a même reproché, un jour, d'utiliser dans la conversation l'expression «j'ai le sentiment de...». Le sentiment n'était pas admissible en discussion. Je le revendique néanmoins aujourd'hui, en évoquant à son égard un seul regret. Véritable, réel. Relié à sa passion pour le débat constitutionnel, dont les générations qui nous suivent ne sauront jamais à quel point celui-ci était intellectuellement stimulant, à l'époque où Claude Ryan le pratiquait avec le Québec et le reste du Canada.

Lorsque j'étais jeune reporter, on me confiait la tâche, périlleuse, de couvrir les conférences du directeur. Combien de fois ai-je pris les notes, en français et en anglais, d'un exposé qui variait à peine? Le Québec, expliquait-il lentement comme s'il s'adressait à des ignares, est partagé entre deux tendances. L'une qui a renoncé à voir le Canada reconnaître un jour son caractère de nation et qui prône la souveraineté, l'autre — la sienne — convaincue que le fédéralisme pourrait être réformé pour accommoder sa différence. Il faisait ensuite la liste des chapitres de la réforme, migrée à peu près intacte dans le «livre beige» qui suivit de peu son accession au leadership du Parti libéral. La continuité de sa pensée était exemplaire, on l'a dit et répété avec raison cette semaine. Tout au long de son magistère au Devoir, il n'en a jamais dévié.

Contrairement à ceux qui lui reprochent de s'être égaré en politique, son passage à la direction d'un parti est l'acte que j'ai le plus admiré chez lui. L'analyse politique, même la meilleure, est une gérance d'estrade. Assez facile, somme toute. Car plus elle est exercée avec intelligence, moins elle est contestée, plus elle est louangée. Tenter de concrétiser ses idées, prendre le risque de l'échec dans cette jungle, est autrement plus courageux. Il y est allé et a subi toutes les avanies, sans devenir un perdant pour autant.

J'ai assumé la direction du Devoir douze ans plus tard, alors qu'il voyait se déchiqueter sous ses yeux chacun des espoirs de la réforme sage, équilibrée, judicieuse, qu'il avait espérée d'interlocuteurs canadiens qui le vénéraient mais ne l'écoutaient jamais. Le rapatriement unilatéral de la Constitution, l'Accord du lac Meech (qu'il trouvait mauvais et insuffisant), la modeste entente de Charlottetown, la répudiation de ses idées par un gouvernement fédéral libéral où se trouvaient certains de ses plus proches disciples, il a bu ces rebuffades jusqu'à la lie. Rien, strictement rien de ce qu'il avait préconisé n'allait se réaliser. L'implacable statu quo, qu'il avait tant abhorré, s'installait à demeure.

Un regret

Je n'ai qu'un regret. Celui de ne pas être allée lui demander pourquoi il ne se ramenait pas au premier membre de l'alternative qu'il exposait si brillamment à ses audiences des années 70. L'indépendance, à défaut de réforme. Logiquement, il aurait dû le faire. Les années ont passé, j'ai lu ses interventions de plus en plus espacées, entêtées contre la réalité. Du siège qui avait été le sien, je ne comprenais pas, je me croyais et me disais plus fidèle que lui-même à sa propre pensée. Jusqu'à cette semaine où, prenant la mesure d'une vie, distinguant enfin chez lui la part de l'humanité, j'ai cru deviner que sa déception politique ne serait jamais venue à bout de son amitié, sinon de son amour pour le Canada, dont il fut finalement un inconditionnel. Telle a été son inclinaison personnelle sans doute, celle qui pardonne tout, celle qui relève de l'ordre des sentiments dont il se méfiait tant.

Il arrive que les principes, les convictions, ne sauraient reposer uniquement sur la raison. Claude Ryan avait aussi des états d'âme. Cela m'importe, aujourd'hui, et me réconcilie.

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