L’après-charte des valeurs: sauve qui peut!

Dans ce monde complexe marqué par l’effritement du lien social, la montée des intégrismes religieux et l’avancée sans scrupule d’un consumérisme outrageant, la démocratie s’étiole, estiment les auteurs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans ce monde complexe marqué par l’effritement du lien social, la montée des intégrismes religieux et l’avancée sans scrupule d’un consumérisme outrageant, la démocratie s’étiole, estiment les auteurs.

Le déclencheur

 

«Le PQ doit mettre une croix non équivoque sur l’épisode de la charte des valeurs, notamment en devenant le leader en matière de prévention du racisme et d’autres formes de discrimination, comme l’homophobie. Ma candidature à la chefferie du Parti québécois repose sur l’idée que désormais, le Parti québécois sera le parti de tous les Québécois, à la défense de tous les Québécois.»


« Redonnons le PQ à tous les Québécois », Paul St-Pierre-Plamondon, Le Devoir, 3 juin 2016


Il y a comme une fâcheuse tendance qui se dessine avec cette nouvelle course à la chefferie du Parti québécois. Tendance qui se confirme avec la candidature du nouveau venu Paul St-Pierre Plamondon. Faire table rase de l’infamante charte (mal nommée) des valeurs québécoises semble en passe de devenir le meilleur gage d’« ouverture » offert à un système politique et médiatique dominant, allergique à toute idée d’indépendance et farouchement hostile à la laïcité.

Vous militez pour l’indépendance du Québec ? C’est regrettable. Mais de grâce, éloignez-vous de cette insupportable « chose » qu’est la laïcité, qui n’est en définitive rien d’autre qu’un racisme déguisé. Car dans le cénacle de la pensée dominante, la combinaison des deux est insupportable. Pire encore, la conjugaison des deux est vue comme la superposition de deux monstrueuses tares. Ainsi donc, le « la » est donné. Le périmètre de la pensée indépendantiste est tracé au fer rouge par ceux-là mêmes qui combattent cette idée depuis toujours. Prendre ses distances avec la charte, la dénigrer, voire la crucifier va devenir, dès le lendemain de la défaite de 2014, l’attitude à adopter pour quiconque cultive des ambitions politiques.

L’outrance dans cette position ne se trouve pas dans les volte-face individuelles d’anciens ministres pressés de tourner la page d’une malheureuse épopée collective. Les renoncements, nous en avons connu plusieurs avec le Parti québécois. Le malaise consiste plutôt à se placer dans une position de soumission face à un ordre dominant. Cette mentalité est révélatrice de la canadianisation des esprits qui guette la pensée. La contamination de l’idéologie du multiculturalisme est si forte qu’elle touche aussi les rangs de ceux qui se proclament de l’indépendance du Québec. Bref, il y en a qui s’imaginent rompre avec le Canada en faisant le procès du Québec et de la laïcité… et en reproduisant exactement les schèmes de pensée du multiculturalisme. Il s’agit là d’une grave erreur de jugement.

Si le fédéralisme canadien avait eu cette particularité d’être souple, de tenir compte des aspirations du peuple québécois et de s’adapter à sa réalité, il n’aurait certainement pas été contesté ou si peu. La réalité est tout autre. C’est l’intransigeance de ce fédéralisme qui a créé les conditions de sa remise en cause. En ce sens, la proposition de Nicolas Marceau de repenser le fédéralisme est déconcertante. Ce n’est pas le rôle d’un indépendantiste d’envisager une réforme du fédéralisme. D’ailleurs, le peut-il ? Même s’il le souhaitait de toutes ses forces, quelle emprise a-t-il sur son devenir ? On sait où nous a menés le beau risque de René Lévesque. Alors que reste-t-il ? Quelle est la responsabilité première d’un intellectuel qui a le souci de notre survivance collective ? Penser l’être québécois dans toute sa dimension au-delà du sujet juridique tel que défini par les Chartes est un exercice indispensable pour se sortir de la camisole de force et s’ouvrir à un nouvel horizon politique. C’est ce que nous permettait de faire la fameuse charte des valeurs. La prédominance du juridique sur le politique conçue pour nous minoriser venait de voler en éclats. Créer son propre paradigme, c’est se soustraire à l’ordre établi. C’est sortir de sa condition de « peuple colonisé », comme le répète depuis si longtemps Andrée Ferretti.

Sortir de l’impasse

Certes, cette proposition législative n’était pas sans reproches, la stratégie du parti n’était pas sans défauts. Qu’importe, les Québécoises et les Québécois se sont reconnus dans cette démarche qui consistait à mettre un peu d’ordre dans ce fatras des dérogations religieuses. Avec ce projet, nous pouvions enfin espérer sortir de l’impasse dans laquelle nous avait placés (et nous place encore) le laxisme des libéraux face aux lobbys politico-religieux. L’échec des élections de 2014 n’est pas là. Il faut chercher ses causes ailleurs. Il est clair, par contre, que la charte est devenue le parfait bouc émissaire qui a permis de passer l’éponge sur une campagne électorale précipitée, improvisée et absolument désastreuse. L’adhésion à la charte était telle que malgré le matraquage continuel de 2012 à 2014, rien ni personne n’a été en mesure d’entacher sa popularité. Et ça, les médias dominants ne l’ont jamais digéré. Alors, les conditions de l’après-charte se sont mises en place pour mettre « hors d’état de nuire » ses défenseurs les plus en vue.

La première victime de ce coup de balai a été sans conteste Bernard Drainville, un politicien talentueux, courageux et ambitieux, dont la carrière aurait certainement connu un destin différent s’il n’avait pas été le maître d’oeuvre de cette fameuse charte. L’excommunié est donc sacrifié sur l’autel d’une nouvelle concorde hâtive mise de l’avant par le parti pour préparer la prochaine course à la chefferie. Le mot d’ordre était donc lancé. Pour « normaliser » sa place dans le sérail dominant, mieux vaut montrer patte blanche et réciter à souhait le chapelet de l’ouverture béate à l’autre ? S’ouvrir à quoi ? À qui ? Comment ? Dans quelles conditions ? Nul ne le sait vraiment. D’ailleurs, quelle importance ? Là n’est franchement pas la question.

Le multiculturalisme est un poison

Ce qui mine notre nation n’est pas la laïcité, mais le communautarisme. Ce qui fragmente notre société n’est pas l’égalité de traitement entre toutes et tous, mais une poussée de la ferveur politico-religieuse qui ne connaît point de limite. Ce qui ensanglante le monde n’est pas l’exercice de la raison, mais les croyances érigées en vérités absolues. Dans ce monde complexe marqué par l’effritement du lien social, la montée des intégrismes religieux et l’avancé sans scrupule d’un consumérisme outrageant, la démocratie s’étiole. Nous souffrons d’un déficit d’idéal commun. Que faire pour protéger et redynamiser la civilisation ? La laïcité propose un horizon. Elle se fonde sur la séparation des pouvoirs politique et religieux, la liberté de croire et de ne pas croire, l’égalité de traitement juridique entre croyants et non-croyants et l’universalité de la loi. Ce que rejette viscéralement la doxa des accommodements dits raisonnables dans laquelle nous enfoncent chaque jour un peu plus les gouvernements actuels.

Le multiculturalisme est un poison. Même à petite dose, il crée les conditions du repli identitaire. Par quoi pourrait-on le remplacer ? Voilà une bonne question qui mérite une sérieuse introspection. C’est une problématique cruciale. Lâcher la « mécanique » et revenir à la pensée est certainement le meilleur gage de succès de cette nouvelle course à la chefferie du Parti québécois. Partagez vos idées !


 
29 commentaires
  • - Inscrit 9 juin 2016 05 h 29

    D'accord à une nuance prés

    "Le multiculturalisme est un poison. Même à petite dose, il crée les conditions du repli identitaire."

    Voici ce que beaucoup feignent de ne pas voir. Le communauratisme, qui est l'avatar du multiculturalisme, érige en dogme les différences et masque ce qui rassemble les hommes et les femmes dans l'égalité légale du citoyen. En sapant cette égalité par les particularismes sacralisés (religieux, ethniques et ultimement raciaux) on ouvre la porte aux plus grandes drives. Et il n'est pas dit que nous ne sommes pas entrés dans ce vortex impitoyable.

    La seule nuance concerne la façon dontle projet de charte à été mené par le ministre Drainville. Il fallait beaucoup plus d'habileté poour faire de cette charte un modèle de laïcité. En refusant de mettre le cricifix sur le même pied que le voile islamique, on ouvrait la porte à toutes les critiques. De plus, il fallait prendre la précaution d'insérer cette charte dans une politique plus large de la citoyenneté et sous le principe de la liberté de croyance ... dans le contexte d'une total égalité des consciences face à ces croyances (droit de croire et de ne pas croire). La charte est devenue, par cette faute, une chicane autour du voile islamique.

  • Jacques Lamarche - Inscrit 9 juin 2016 07 h 55

    Les pendules sont à l'heure! Il était temps!

    Mais il ne sera pas facile de restaurer la chartre! Et la crédibilté du parti en cette matière! Les cerveaux ont été de propagande décapante lessivés!

  • Yves Benoit - Abonné 9 juin 2016 07 h 59

    Merci!

    Merci mille fois aux auteurs de ce texte et j'espère qu'on le lira deux fois plutôt qu'une dans les cercles décisionnels du PQ avant que je me fatigue défénitivement de ce partI politique et que je ne renouvelle pas ma carte de membre.

    Yves Benoit

  • Robert Bernier - Abonné 9 juin 2016 08 h 04

    Tout ce que vous oubliez ...

    Tout ce que vous oubliez est malheureusement contenu dans cette petite phrase sur laquelle vous glissez trop vite:" Certes, cette proposition législative n’était pas sans reproches, la stratégie du parti n’était pas sans défauts. "

    Quand M. Drainville a mis de l'avant l'idée d'une charte, il était alors surtout question de baliser des accomodements (dé)raisonnables. Sur ce point, souvenez-vous qu'il avait obtenu aisément l'assentiment de tous les partis. Mais ça ne lui suffisait pas. Il a voulu en faire une question électoraliste du plus bas populisme.

    Vous dites encore:"La première victime de ce coup de balai a été sans conteste Bernard Drainville". Il a quant à moi été victime de ses propres turpitudes. Vous oubliez là encore le contexte. Drainville avait été le premier à lancer la fronde contre Pauline Marois. Ce politicien "ambitieux", comme vous avez raison de le dire, avait ouvert une ligne "populiste" sur laquelle il est allé à la pêche d'idées qui, selon lui, manquaient au PQ, lisez "à Pauline Marois".

    N'eût été de l'ambition et de la vanité dévorantes de Drainville, le Québec aurait aujourd'hui une politique "applicable" en termes d'accomodements et le PQ n'aurait possiblement pas subi la défaite humiliante qu'il a subie. Ne vous en déplaise, on peut avoir été contre ce dérapage xénophobe du PQ sans être atteint d'un esprit de « peuple colonisé ». Et regretter aujourd'hui que, à cause de l'ambition du populiste Drainville, l'idée de l'indépendance du Québec ait autant reculé.

    Vous dites avec raison que "Ce qui ensanglante le monde n’est pas l’exercice de la raison, mais les croyances érigées en vérités absolues." Et je vous invite à redescendre vous-mêmes un peu de vos certitudes. Et c'est un athée qui vous le dit. Le genre de rigidité mentale auquel vous vous attaquez dans cette phrase ne se retrouve pas nécessairement que chez les croyants "religieux". Mais il fait toujours le même effet de crispation d'où qu'il vienne.

    Robert Bernier
    Mir

    • Pierre Hurteau - Abonné 9 juin 2016 15 h 17

      bien d'accord avec vous lorsque vous dites : "Ne vous en déplaise, on peut avoir été contre ce dérapage xénophobe du PQ sans être atteint d'un esprit de « peuple colonisé". Encore une fois, le texte de Djemila Benhabib et Gilles Toupin entretient la confusion dans ce va et vient non critique entre la question nationale à la laïcité!

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 9 juin 2016 08 h 11

    «Soumission face à un ordre dominant»

    Enfin!!! Merci pour ce texte qui exprime très bien ce que je pense de toute cette soumission.

    J'en veux particulièrement à cette tendance à ne voir que le côté péjoratif des choses, à savoir : nationalisme = racisme, indépendance = repliement sur-soi-même, défense de la langue française = ringardise, laïcité = anticlérical, etc

    Durant les débats sur la Charte, le sociologue Guy Rocher avait bien expliqué le contexte historique, particulier au Québec, dans laquelle s'inscrivait cette Charte.

    Notre cheminement de libération de l'emprise de la dictature religieuse catholique n'est pas unique sur la planète. Mais sa floraison s'est manifesté dans le contexte d'une révolution «tranquille». Nous étions «rendu là». Et on n'a surtout pas à s'en excuser. On devrait même en être fier.

    Cette Charte avait le mérite et le courage de poursuivre cette quête de maturité d'un peuple, de relever la tête au lieu de courber l'échine.

    Cette Charte ne se voulait contre la négation de personne, mais pour l'affirmation de valeurs progressistes, égalitaires, innovantes pour tous et toutes.

    • Diane Gélinas - Inscrite 9 juin 2016 23 h 03

      Vidéo d'interventation de Monsieur Guy Rocher à la Commission sur la Charte de la Laïcité : https://www.youtube.com/watch?v=ewpEAo_Fo5Q

      Prenez le temps de visionner également les questions subséquentes à son exposé, et la manière subtile qu'il utilise pour rabrouer le député libéral Marc Tanguay au début de l'intervention de ce dernier !!! SUBLIME !

      Une autre intervention qui vaut le détour : celle de la sexologue, Jocelyne Robert : https://www.youtube.com/watch?v=RO6wWayXYQY