Un précurseur engagé en éducation des adultes

Depuis l'annonce de la disparition de Claude Ryan, la société québécoise rend hommage à ce bâtisseur du Québec moderne. Tous — famille, amis et collaborateurs — ont souligné avec justesse les qualités de l'homme, du citoyen, de l'intellectuel. Réflexion, rigueur, intégrité, indépendance d'esprit et courage de ses opinions n'en étant que quelques-unes. Ajoutons que ces qualités exceptionnelles, Claude Ryan ne les a pas seulement voulues et exigées pour lui-même. Il a, de par l'ensemble de son engagement, voulu rendre accessibles à tous ces capacités et ces possibilités de s'épanouir comme citoyen. Cette volonté d'accessibilité s'est traduite par un combat qu'il a mené tout au long de sa vie et qui, paradoxalement, est passé pratiquement inaperçu ces derniers jours: à savoir, la promotion et la démocratisation de l'éducation des adultes.

Un vaste mouvement

Dans l'après-guerre, Claude Ryan participe activement à ce qui allait devenir, au cours des années 1950, un vaste mouvement dans lequel de nombreux intellectuels au Québec étaient engagés: une action éducative sans laquelle l'avènement d'une démocratie réelle apparaissait alors impossible. Cette action se concrétise pour Claude Ryan dans son travail à la direction du secrétariat national de l'Action catholique canadienne et, ce qui est moins connu mais tout aussi important, dans son engagement sur plus d'une décennie, soit de 1947 à 1961, au sein de l'Institut canadien d'éducation des adultes (ICÉA), où il occupera notamment les fonctions de directeur et de président.

Par son engagement actif au sein de ces mouvements, Claude Ryan fait alors la promotion d'une démocratisation culturelle et éducative qui passe par une participation active, libre et éclairée de tous les citoyens à la vie sociale et communautaire. Car, pour lui, l'éducation des adultes devait dépasser la simple accumulation de connaissances et la seule amélioration des compétences des individus. Elle devait en effet viser la formation intégrale des adultes et ainsi contribuer au développement de communautés dynamiques, solidaires et plus humaines. Rappelons que cette idée sera au coeur du rapport spécial sur l'éducation des adultes préparé à l'intention de la Commission Parent et dirigé par Claude Ryan à la demande de Paul-Gérin Lajoie.

Démocratie en action

Cette conception exigeante de l'éducation des adultes, M. Ryan allait la réaffirmer 40 ans plus tard, lors d'une soirée organisée par l'ICÉA en mai 2002. Toujours d'actualité, parce que porteuse des valeurs universelles de liberté, de solidarité et de démocratie, c'est de la façon suivante qu'il l'exprimait: «Quelque nom que l'on emploie pour l'identifier, il importe en premier lieu que nous ayons une conception généreuse de ce qu'est l'éducation des adultes. Je pars personnellement du postulat qu'elle embrasse tout l'homme, toute la vie humaine, et que s'y rattache directement ou indirectement tout ce qui tend à rendre la personne adulte, agissant par elle-même ou avec d'autres, plus complète, plus épanouie, plus capable d'engagement éclairé et durable, de liberté et de responsabilité.»

Cette vision de l'éducation des adultes, Claude Ryan l'aura portée et défendue toute sa vie durant, réaffirmant avec force à plusieurs occasions ce qu'il appelait la dimension sociale au coeur de l'éducation des adultes, alors qu'il remarquait depuis plusieurs années une tendance «à réduire l'éducation à des objectifs individuels et utilitaires et à mettre en veilleuse [cette] dimension sociale».

Cette démocratie en action, c'est-à-dire cette façon de concevoir la dynamisation d'une société à travers la formation de ses citoyens et leur participation active, libre et éclairée, avait, dans la pensée de Claude Ryan, pour point d'ancrage la reconnaissance du potentiel des gens. C'est ce qu'il a exprimé en 1957 dans un ouvrage intitulé L'Éducation des adultes, réalité moderne. C'est également ce qu'il a exprimé en mai 2002 par la nécessité de reconnaître les compétences des adultes et leurs besoins diversifiés en matière de formation: «À défaut d'une scolarisation poussée, de nombreux adultes acquièrent, au contact de la vie, des connaissances et des habiletés souvent très valables. Il est nécessaire, en conséquence, que les services éducatifs destinés aux adultes tiennent compte de ces acquis, tout en veillant à procurer aux étudiants adultes une formation en tout point équivalente à celle dont bénéficient les élèves réguliers.»

C'est ainsi que, au nom de tous ceux et toutes celles qui se sentent aujourd'hui interpellés par la nécessité de promouvoir une telle citoyenneté active, l'ICÉA veut, par ce bref rappel, rendre hommage à l'un des piliers de l'éducation des adultes au Québec. En étant un porte-parole convaincu et tenace pendant plus de 50 ans de ce mouvement en faveur de l'accès à l'éducation pour tous, il a, de cette autre façon, assurément contribué à bâtir ce Québec moderne.

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