La simplicité d'un grand homme

J'ai rencontré pour la première fois Claude Ryan dans le soubassement de l'église Saint-Marc à Rosemont, à l'hiver 1978, soit huit jours après son annonce de se porter candidat à la direction du PLQ. Se tenait alors une assemblée politique comme il s'en tient bien d'autres, fort modeste en nombre, il faut le dire, qui avait pour but, pour nous les militants, de prendre le pouls des candidats et de leur programme.

D'emblée, j'avais été séduit. L'assemblée, prévue au départ pour se terminer dans deux heures, avait duré plus de trois heures et demie. M. Ryan avait exposé avec brio les raisons de sa candidature et les orientations de son programme. Une période d'échanges avec les militants suivit et M. Ryan engagea des discussions informelles avec presque chacun de nous présents. Quel contraste avec l'image austère et sérieuse que je me faisais de cet intellectuel et ancien directeur du Devoir. Tout ne fut que simplicité et chaleur. Le contact avec les militants était réel. M. Ryan était un grand homme d'une grande simplicité qui aimait les gens. Ça se sentait, ça se voyait.

La campagne était lancée. Petit calepin noir légendaire à la main, il notait tout: des noms, des idées, des suivis à faire, des choses à vérifier, enfin tout ce qu'il jugeait à propos pour comprendre la dynamique du PLQ du temps. Comment ne pas se sentir choyés de voir ce grand éditorialiste nourrir sa réflexion à mêmes nos idées?

La force de la raison

M. Ryan, le politicien, avait une allure et une approche fort différentes de celles de ses contemporains. S'il était peu charismatique et peu enclin à «gérer» son image publique, ceux qui ont débattu avec lui savent à quel point il était doté d'une rigueur intellectuelle remarquable et il possédait son franc-parler. Quant à nous, les militants qui avaient choisi M. Ryan comme chef de notre parti, lors du congrès de 1978, nous étions convaincus qu'il était le plus apte à faire la lutte au PQ sur le plan des idées pour la campagne référendaire qui s'annonçait. Au cours des 25 années qui suivirent durant lesquelles j'ai côtoyé M. Ryan au PLQ, croyez-moi, il a toujours maintenu l'essentiel des qualités d'être humain qui m'avaient tant frappé en 1978. Celles d'un homme simple, courageux, qui mise d'abord sur la force de la raison et la profondeur de la logique pour faire progresser ses idées.

La carrière politique de M. Ryan se divise en deux phases. C'est lorsqu'il était chef qu'il a connu sa plus belle réussite, la victoire des forces fédéralistes lors du référendum de mai 1980, et son plus grand échec, la cruelle défaite électorale d'avril 1981. À titre de chef, il a mis en place au sein du PLQ de nombreuses réformes essentielles afin d'en moderniser les structures et les modes de financement.

Pour le PLQ, ce fut en soi une véritable transformation administrative, qui est toujours en place aujourd'hui. Il a apporté une crédibilité intellectuelle immédiate à la cause des fédéralistes. Il a su démontrer avec rigueur les bienfaits de l'appartenance du Québec à la fédération canadienne. Sa vision du fédéralisme était plus rationnelle qu'émotive. Il considérait que le Québec avait réussi à se développer dans le cadre fédéral et que cette option représentait notre meilleur choix pour l'avenir. Un quart de siècle plus tard, ses écrits demeurent toujours une référence pour la position constitutionnelle du PLQ. Ce n'est pas peu dire.

Un personnage unique de son temps

La politique étant ce qu'elle est, c'est-à-dire souvent sans pitié pour les perdants, M. Ryan n'a pu survivre à la défaite de 1981. Il démissionne en 1982, et c'est alors que débute la deuxième phase de sa vie politique, comme simple député d'abord, puis comme le ministre le plus influent des gouvernements Bourassa et Johnson, de 1985 à 1994. Il fut de tous les rendez-vous importants: réforme de l'éducation, règlement au sujet des illégaux à l'école anglaise, Accord du lac Meech, loi 178, Accord de Chalottetown, contentieux avec les autochtones après Oka et, bien sûr, la loi 86 sur l'affichage permettant, sans clause nonobstant, une application ordonnée du jugement de 1988.

Son approche dans le dossier linguistique était imprégnée d'un sens de la justice, de l'équilibre et du respect pour les droits des minorités. Pour lui, aucune doute possible, les Québécois devaient pouvoir s'épanouir dans une société à caractère français. Tout comme M. Bourassa, M. Ryan était conscient du rôle particulier dévolu à l'État du Québec, seule juridiction majoritairement francophone en Amérique du Nord. Bien que M. Ryan ait toujours reconnu le droit du Québec à légiférer en matière linguistique, il considérait cependant qu'il était primordial de reconnaître également l'apport de la communauté anglophone au bien-être du Québec. Le parcours qu'il a suivi nous éclaire sur le respect qu'il accordait aux valeurs de liberté. Aujourd'hui encore, si le Québec peut se vanter de vivre un bel équilibre sur le plan linguistique, nous le devons au tandem Bourassa-Ryan.

Depuis quelques jours, collectivement, nous faisons un premier bilan de sa brillante carrière. On vante sa rigueur, son intégrité. Fut-il plus journaliste que politicien? Quel est son véritable héritage? Comment sa foi chrétienne a-t-elle guidé sa vie? Une chose est indéniable. M. Ryan fut un personnage unique de son temps, du Québec moderne. Je cherche encore quelqu'un de comparable qui, au Canada ou même en Amérique, aurait pu avoir autant d'influence et autant d'ascendance sur sa société sans jamais avoir accédé à l'ultime poste du pouvoir.

Dans mon poste de directeur de cabinet, j'ai toujours pu compter sur M. Ryan. Il était pour moi un collaborateur fiable, toujours affable, un homme chaleureux et de commerce agréable. Après 25 ans d'amitié, qu'est-ce que je retiens de M. Ryan? Son sens du devoir, la nécessité de l'engagement, le respect des idées d'autrui et sa simplicité désarmante dans l'exercice de ses fonctions. Il n'a jamais convoité les honneurs, les titres, encore moins fréquenté les grands salons. La devise du Devoir, «Fais ce que dois», représente peut-être au bout du compte le plus fidèlement sa grande carrière.

M. Ryan était mon mentor politique. Aujourd'hui, comme plusieurs d'entre vous, je ressens beaucoup de peine. Depuis cette rencontre de 1982 dans ce sous-sol de l'église Saint-Marc, j'ai constamment consulté M. Ryan lors de décisions personnelles et professionnelles importantes. Mais, au-delà de tout, c'est sa grande simplicité qui va me manquer.

Merci, M. Ryan.

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