Chef de PME et fier de l'être

Le titre dont Claude Ryan était le plus fier était celui de «chef d'entreprise». Après l'heure de tombée, son cigare à la bouche, il lançait toujours ses commentaires personnels vitrioliques: «Bourassa n'a jamais rien géré avant de devenir premier ministre». Comme dirigeant de L'Imprimerie populaire, ltée et de sa centaine d'employés, Claude Ryan aimait se donner des allures de patron de presse et n'avait aucun complexe de gestionnaire devant Paul Desmarais et Pierre Péladeau, dont il se méfiait.

Il aimait fréquenter à l'occasion les grands banquiers ou assureurs: à quelques reprises, nous sommes allés manger avec des dirigeants de la Banque de Nouvelle-Écosse et, lorsque c'était au Devoir, avons invité tout le monde chez Saint-Hubert. Le plus sérieusement du monde, il lançait, en revêtant son côté un peu radin d'une justification intellectuelle: «Ils doivent connaître nos succès québécois».

Nerveux

Avec son trésorier, Bernard Larocque, il fouillait les entrailles du bilan pour débusquer les moindres économies. Lors du renouvellement de la convention collective, il adorait discuter des clauses normatives, mais le chapitre monétaire le rendait nerveux. Il fallait le prendre de la bonne manière en demandant certains avantages financiers: «Vous ne croyez pas, M. Ryan, que la réforme de Lise Payette [qu'il détestait souverainement] fera baisser les primes d'assurance...?» Acquiesçant de façon spontanée, il rétorqua: «OK, pour une prime de déplacement de 50 $». Au cours des années 70, les journalistes du Devoir s'approchèrent de la situation financière de leurs collègues en arrachant, au terme de longues tractations nocturnes, des concessions souvent originales: contribution de l'employeur de 1000 $ à un REER, primes de «documentation», remboursement de la CAM... Il surveillait étroitement les dépenses; au journaliste économique qui réclamait 20 $ pour des cartes d'affaires, il répondait: «Faites-vous connaître, vous n'aurez pas besoin de carte d'affaires».

Colère

En 1975, lors d'une négociation, le syndicat demande discrètement, via Charles Denis, à Robert Bourassa d'intervenir dans les relations de travail. Furieux et heurté dans son image de gestionnaire, M. Ryan rejette toute intervention et engueule le premier ministre sur l'état des finances publiques. Six mois plus tard, il appuiera le Parti québécois...

La finance le fascinait parce qu'elle était au coeur du pouvoir. Il s'intéressa au développement des pages financières en remplaçant le brave Marcel Clément, complaisant envers la rue Saint-Jacques, par de jeunes journalistes diplômés. Mais le secteur devait faire ses frais: lorsqu'on lui demandait s'il ne trouvait pas bizarre que le chroniqueur minier vende aussi de la publicité, «Faut comprendre la situation du journal, Le Devoir n'est pas une communauté religieuse...», lançait-il de manière pragmatique. Son succès dans la gestion du Devoir l'amena sans doute à croire en sa capacité de diriger le Québec et à faire le saut en politique. Il était convaincu de pouvoir faire mieux que son prédécesseur, Gérard Filion. Son style conservateur n'aura pas amené de grands bouleversements organisationnels rue du Saint-

Sacrement, mais il aura laissé au Québec une entreprise de presse avec une réserve de plus d'un million de dollars, un niveau jamais atteint.

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