«Je me souviens»

Âgé d'à peine 40 ans, Claude Ryan devient directeur du Devoir le 1er mai 1964. Dans l'essor de la Révolution tranquille, Gérard Filion, jusque-là directeur du Devoir, venait d'être recruté comme président de la SGF.

M. Filion avait pris Le Devoir des mains de Georges Pelletier, décédé en 1947, pionnier de la première heure et directeur depuis la démission de M. Bourassa, en 1928.

C'était presque un changement de siècle, fini la guerre aux politiciens «patroneux» ou véreux, tant au provincial qu'au municipal. M. Filion avait amené Le Devoir dans le XXe siècle qui n'avait pas fini de s'épanouir, il restait la Révolution tranquille à faire vivre au Québec. C'était le défi que devait relever M. Ryan.

Quelques mois après son arrivée au Devoir, je lis dans le journal que François Albert Angers vient de démissionner du conseil d'administration. Fort de la participation de ma famille au journal et de mes 38 ans, je téléphone à M. Ryan pour lui signaler ma disponibilité à servir le journal. Dix jours plus tard, j'assistais à ma première réunion du conseil.

C'est là que je commençai à découvrir l'homme respectueux de son interlocuteur, érudit, possédant une échelle de valeurs chrétiennes étendue, raisonnée et sûre, un jugement clair et tranchant comme le fil d'une épée et un acharnement au travail hors du commun.

Combien de fois, à la fin d'une réunion du conseil se terminant vers les 21h, je l'ai reconduit à son domicile avec sous le bras cinq ou six des plus grands journaux du monde. Le lendemain matin, il les donnait à sa secrétaire avec instruction de découper et d'insérer dans son «cahier de références» les articles qu'il avait encadrés.

Rapidement, il fait des analyses méticuleuses, les soumet au conseil et le convainc de confier à un imprimeur externe l'impression du journal et de liquider notre atelier d'imprimerie vétuste depuis des années, de partager avec le journal The Gazette notre réseau de distribution du journal, puis, avec la collaboration financière du Groupe Commerce, de faire l'acquisition de l'immeuble de la rue Saint-Sacrement et de vendre l'antique immeuble de la rue Notre-Dame où le journal logeait depuis plus de 60 ans.

Il fait de même dans la salle de rédaction, et je laisse ses collaborateurs à la rédaction le soin de le dire.

Il renouvelle l'apparence du journal et en rend le contenu plus respecté et lu dans tout le pays. Il nous a confié à quelques reprises que presque chaque mois il recevait l'appel de plusieurs premiers ministres et ministres de partout au pays. Pour le prestige du journal, il avait convaincu.

Il n'a jamais manqué de bien préparer ses dossiers. Malgré le pouvoir absolu que lui conférait la charte du journal, il a toujours respecté ses journalistes, ses collaborateurs et son conseil, et, s'il ne suivait pas toujours leurs recommandations, il savait les convaincre que ce qu'il décidait de faire était pour le meilleur intérêt du journal.

Je ne citerai qu'un événement qui illustre bien l'homme.

Quelques mois après la Crise d'octobre, durant laquelle des rumeurs de gouvernement provisoire avaient circulé dans les milieux de la presse et le nom de M. Ryan avait circulé, voulant en avoir le coeur net, de concert avec un autre membre du conseil, nous prenons rendez-vous avec lui pour avoir des éclaircissements. Quelle soirée fascinante: M. Ryan sort ses célèbres «petits cahiers noirs» et nous fait un exposé, présentant heure par heure cette période. Avec candeur et franchise, il nous présente son analyse et ses commentaires: nous étions éclairés et rassurés.

Quand, en 1978, il décida que, pour le Québec, sa place était en politique, il nous l'annonça sans délai et il quitta le journal immédiatement pour, comme il nous l'a écrit, «assurer l'indépendance» du journal, qu'il plaçait au-dessus de tout.

Travailler avec un homme de sa qualité et da sa trempe fut un plaisir et une expérience enrichissante et je le remercie de m'avoir fait confiance et surtout d'avoir si bien servi son pays.

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