Libre opinion: L'amour a-t-il changé?

À l'occasion de la Saint-Valentin, serait-il pertinent de se demander: l'amour a-t-il changé, en particulier avec l'influence du féminisme? Les rapports amoureux hommes-femmes sont-ils les mêmes? L'amour ne demeure-t-il pas toujours profondément le même phénomène, rempli de contradictions, de douleurs et de bonheurs? Les paroles des chansons peuvent-elles nous éclairer à cet égard?

Quand Edith Piaf, à la fin des années 50, a entendu pour la première fois la chanson de Jacques Brel Ne me quitte pas, elle a dit, sur un ton plutôt scandalisé: «Un homme ne devrait jamais chanter ça.» Pour elle, un homme ne devait jamais manifester sa dépendance amoureuse, il devait dominer. C'était le destin de la femme de s'accrocher à l'amour.

Mais si on écoute les chansons d'amour, de Brel, Ferré et Brassens à Daniel Bélanger, Paul Piché et Vincent Delerm, en passant par Aznavour et tant d'autres, on voit que les rapports amoureux hommes-femmes ont profondément changé, pour le mieux. Durant les années 50, Boris Vian ne faisait-il pas dire par ses interprètes féminines: «Johnny, fais-moi mal... »? Brassens, qui ciselait les mots de façon extraordinaire pour décrire les femmes, n'en reflétait pas moins son époque, une époque où celles-ci n'avaient pas beaucoup d'autonomie et de pouvoir — même si, dans certaines de ses chansons, le tendre moustachu se révélait étonnamment avant-gardiste dans sa perception des femmes. Aujourd'hui, Carla Bruni chante suavement: «L'amour, j'en veux pas. Je préfère [...] le goût étrange et doux de la peau de mes amants. Mais l'amour... pas vraiment.» Quels délices!

D'accord, on trouve encore un bon nombre de chansons où les rapports sont inégaux, où la dépendance s'exprime. Il y a encore beaucoup de travail à faire, comme dans la vie même où il y a encore, entre autres, passablement de violence conjugale. Et c'est souvent la dépendance financière et la pauvreté qui empêchent plusieurs femmes de quitter un conjoint violent. La lutte contre la pauvreté pourrait s'avérer un puissant levier sur le chemin de la fabrication de rapports amoureux égaux. Cela ne mettrait pas fin à toutes les dépendances amoureuses, mais il faut bien commencer quelque part.

L'amour a-t-il évolué? Le féminisme, qui a permis aux hommes de combattre les stéréotypes sexuels, d'être plus près de leurs émotions, plus attentifs, plus conscients, a certes été un puissant facteur de transformation des rapports hommes-femmes. Durant les années 60, Céline Lomez chantait: «Ce que tu veux, je l'ai.» Ce que les gars voulaient, on s'en doute bien. Aujourd'hui, ils veulent encore «ça», «s'enjuponner», mais aussi avoir une compagne autonome, drôle et affectueuse.

Et les femmes d'aujourd'hui, que veulent-elles? Elles veulent également un compagnon autonome, drôle et affectueux. Nous sommes en train de développer une plus grande réciprocité dans la relation. De toutes manières, la recherche d'égalité n'est pas incompatible, tant s'en faut, avec l'utilisation, de part et d'autre, de mille et une séductions, dont Alexandre Jardin donne un aperçu appétissant dans Le Zèbre.

L'amour a changé, mais il doit changer davantage pour nous mener vers plus d'égalité et de sécurité dans les relations amoureuses. Nous sommes toutes et tous en apprentissage, en transition, en évolution, pour ne pas dire en construction ou en échafaudage. Nous avançons selon un itinéraire qui n'est pas toujours évident. Aucun couple n'est parfait.

L'amour s'est transformé et, en même temps, il est resté puissamment le même, un sentiment profond, complexe, aux contours à la fois infiniment variés et uniques. Mais il a changé le coeur des femmes et des hommes qui le vivent. Car l'amour ne serait-il pas, mine de rien, sans avoir l'air d'y toucher, la cause et la conséquence de son propre changement? L'amour ne nous inciterait-il pas à nous ouvrir au changement et, simultanément, ce dernier ne nourrirait-il pas le renouvellement de l'amour?

Le mot de la fin va à Rainer Maria Rilke qui a écrit, en 1903, dans ses Lettres à un jeune poète: «Les sexes sont peut-être plus parents qu'on ne le croie; et le grand renouvellement du monde tiendra sans doute en ceci: l'homme et la femme, libérés de toutes leurs erreurs, de toutes leurs difficultés, ne se recherchent plus comme des contraires, mais comme des frères et soeurs, comme des proches. Ils uniront leurs humanités pour supporter ensemble, gravement, patiemment, le poids de la chair difficile qui leur a été donné.»

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