Mes sept jours sur Facebook

«Que se passerait-il si M. Facebook, dans un nouvel élan de sociabilisation, avait le culot d’envoyer des demandes d’amitié à des individus que je détestais?» se demande Alain Roy.
Photo: iStock «Que se passerait-il si M. Facebook, dans un nouvel élan de sociabilisation, avait le culot d’envoyer des demandes d’amitié à des individus que je détestais?» se demande Alain Roy.

Je m’étais inscrit sur le réseau social pour des raisons professionnelles, essentiellement afin de promouvoir L’Inconvénient à moindres frais. Sans être misanthrope, je ne tenais pas particulièrement à me faire de nouveaux amis ; le petit nombre de ceux que j’avais (et que j’ai encore pour la plupart) me suffisait. […] Mais ma réticence ou mon inertie à rejoindre le réseau avait été émoussée par les demandes d’amitié que je recevais depuis quelques mois de la part de connaissances diverses, parfois même de personnes « sérieuses » dont je m’étonnais qu’elles s’y soient retrouvées. Alors que je n’en étais toujours pas, je recevais périodiquement ces demandes à mon adresse courriel, que le tout-puissant Facebook avait dénichée je ne sais où. Une fois enrôlé, j’ai rapidement constaté son don d’omniscience : sans avoir inscrit le moindre renseignement sur ma page personnelle, je me suis mis à recevoir des messages troublants, qui me demandaient de but en blanc : « Connaissez-vous cette personne ? » Dans plusieurs cas, il s’agissait d’anciens camarades de collège ou d’université avec qui je n’avais eu aucun contact électronique de mon vivant (Internet n’existait pas ou à peine à l’époque). M. Facebook, à qui je n’avais fait aucune confidence sur mon passé, ne pouvait donc savoir — en principe — que j’avais fréquenté tel collège ou telle université. Par quel moyen avait-il pressenti que j’étais susceptible de connaître telle ou telle personne avec qui je ne partageais qu’un séjour lointain dans une institution d’enseignement ? Je ne m’en serais pas préoccupé s’il m’avait questionné de temps à autre au sujet de parfaits inconnus. Mais non, chaque fois il tombait pile ! M. Facebook me demandait hypocritement si je connaissais telle personne, alors qu’il connaissait pertinemment la réponse. Il savait que je la connaissais.

Ayant fait part de mon étonnement à mes proches, ces derniers m’ont expliqué que Facebook recourait tout simplement à un algorithme de recherche. Fort bien, me suis-je dit, mais en quoi cela rendait-il son omniscience moins inquiétante ? N’était-il pas encore plus anxiogène qu’une satanée machine puisse déduire mes accointances passées ? Ma paranoïa s’est accrue, deux ou trois jours plus tard, après que je me fus décidé à acquiescer à la demande d’amitié d’une connaissance professionnelle. Je ne pouvais décemment considérer cette personne comme une « amie », je la connaissais à peine et nous n’avions échangé que quelques mots en de rares occasions mondaines, mais c’était la quatrième fois que je recevais une invitation de sa part et il devenait de plus en plus indélicat de ne pas y répondre. Que penserait cette connaissance si je l’ignorais encore une fois ? Je n’avais d’ailleurs aucune raison de ne pas acquiescer à sa demande. Pour autant que je pouvais en juger, cette personne était sympathique, aucun élément factuel ne me permettait de supposer qu’elle était une psychopathe dont j’aurais dû me méfier. […] J’ai donc acquiescé par politesse à la demande d’amitié de cette connaissance qui n’était pas mon amie. Croyant bien faire, j’étais loin de me douter que je venais de la plonger dans l’embarras.

Quelques heures plus tard, je recevais en effet un courriel de sa part où elle m’écrivait ceci : « Je suis très heureuse d’être votre “amie” sur Facebook en ce matin du 30 août 2013, mais je n’ai jamais demandé à Facebook de vous demander d’être votre amie, non que je ne veuille pas l’être, mais j’aurais tout de même préféré que Facebook ne se mêle pas de mes affaires. » Pour qu’elle ne s’imagine pas que je tenais à être son ami (ce qui aurait été embarrassant pour nous deux), il m’a paru utile de l’informer que Facebook avait commis cet impair à plusieurs reprises au cours des derniers mois, quitte à créer une nouvelle source d’embarras entre nous, puisque cela revenait à dire que j’avais ignoré toutes ces demandes et que j’y avais cédé sous le motif de la répétition, autrement dit sous la pression d’un chantage affectif qui me mettait en demeure de prouver que j’étais un être socialement réceptif. On voit toute l’absurdité de la situation : notre mise en relation était une supercherie complète. Combien d’amitiés involontaires M. Facebook avait-il ainsi fabriquées de toutes pièces, ce maniaque de la connexion interpersonnelle, cet entremetteur zélé qui cherchait à «matcher» tout le monde avec tout le monde, mais pourquoi et dans quel but ? C’est alors que j’ai réalisé le genre de quiproquo catastrophique auquel je risquais de m’exposer en demeurant sur le réseau. Que se passerait-il si M. Facebook, dans un nouvel élan de sociabilisation, avait le culot d’envoyer des demandes d’amitié à des individus que je détestais ? Pris de panique, j’ai aussitôt fermé mon compte, qui n’a été ainsi actif que durant une semaine environ.

Cette anecdote révèle, j’en ai honte, mon incompétence crasse en matière de réseaux sociaux, que je n’ai pas pris le temps d’apprivoiser ni de maîtriser convenablement. Sauf que je ne suis pas certain de le vouloir, ni non plus d’y perdre grand-chose, car mes amis, je préfère les voir de visu avec de la musique et un verre de vin. Quelque temps après ces événements, j’ai d’ailleurs eu vent que la jeunesse la plus branchée commençait à déserter le réseau social, qu’elle considérait désormais comme un peu trop mainstream, ce qui faisait de moi un pionnier de l’avant-garde anti-facebookienne. C’est l’avantage de ne pas participer à une mode : lorsque celle-ci tombe, on fait partie des premiers à ne pas y adhérer.

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait du dernier numéro de la revue L’Inconvénient (printemps 2016, no 64,)

 
12 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 7 juin 2016 06 h 31

    Un réseau de 'contacts'

    Lors de l'inscription sur Facebook, vous lui donnez la permission de copier tous vos contacts et de l'ajouter à sa base de données. Puis, en cherchant chacun d'eux à partir de ses coordonnées dans votre liste de contacts, Facebook vous propose les amis de vos amis, puis les amis des amis de vos amis. Et ainsi de suite.

    Et si jamais l'un d'eux s'avère être un terroriste, eh bien, vous voilà suspect puisque Facebook est un partenaire du réseau d'espionnage du gouvernement américain (selon Snowden).

    Je me suis inscrit sur Facebook (sous un nom fictif) à partir d'un vieil ordinateur dont la liste des contacts est vide. Je me suis inscrit afin de pouvoir 'liker' les _commentaires_ des textes Devoir (un privilège exclusif aux inscrits sur Facebook).

  • Michel Thériault - Inscrit 7 juin 2016 07 h 01

    Description juste

    Description assez juste de Facebook. C'est pourquoi j'ai moi aussi fermé mon compte il y a plusieurs années. Lorsque des "amis" commencent à publier des photos de leurs repas sur leur page Facebook, c'est un signe qu'il faut en sortir. C'est peut être même un signe qu'il faut "faire un ménage" dans nos "amis"…

    Ce qui me désole encore plus c'est de constater la pauvreté de la langue. Si vous ne croyez toujours pas que la population du Québec est formée à 40% d'analphabètes fonctionnels, allez faire un tour sur Facebook.

    Ce réseau social a toutefois le mérite de réfléter avec justesse la pauvreté intellectuelle de la population.

    • Pierre Labelle - Inscrit 7 juin 2016 09 h 38

      C'est plutôt 60% d'analphabètes fonctionnels malheureusement monsieur Thériault. Pour le reste sur le contenu de Facebook vous avez tout à fait raison. Moi j'y suis depuis 3 ans et dans un seul but; mousser l'idée de l'indépendance du Québec. Chaque matin j'épluche les quotidiens et commente sur Facebook ce qui m'apparait pertinent pour l'avancement de cette cause que je défend depuis plus de 50 ans. Je reçois plusieurs commentaires aux miens donc j'en déduit une certaine efficacité à mon travail.

  • René Bolduc - Abonné 7 juin 2016 08 h 37

    Jamais vécu ça

    Cela doit bien faire 6 ans que je suis sur Facebook et je n'ai jamais vécu ce qu'Alain Roy décrit : Facebook me propose des contacts, mais ne fait pas de demande à leur place.

    Avoir beaucoup de contacts n’a jamais été un but pour moi. J'en ai 225 après tout ce temps. Je pense que je pourrais prendre le téléphone et téléphoner 90 % d'entre eux. Rien ne m'empêche non plus de diminuer ce nombre.

    Quand il m’arrive de recevoir des demandes de contact de parfaits inconnus qui ne se présentent même pas - soyons sérieux, parlons de contact et de connaissance plutôt que d'amis -, je trouve toujours cela bizarre. Je ne réponds pas. De mon côté, s'il m'arrive de le faire, j'envoie toujours un message pour me présenter brièvement.

    Bien sûr, Facebook est fort criticable. Il est une arme de distraction massive. Il nous éloigne de nos lectures ou de notre travail. Il nous empêche même de nous concentrer dans nos temps libres !

    Ce n’est pas les statuts de petits minous qui m’accaparent que les liens TROP intéressants : des articles politiques, sociaux, littéraires, philosophiques, etc. Comme quoi, même des trucs hyper intelligents peuvent finir par nous distraire.

    Je ne suis pas dupe : je me sers de Facebook autant que lui se sert de moi. Je suis le produit offert à des annonceurs. Comme Google et autres consorts, Facebook n’est pas un ardent défenseur de la vie privée.

    • Serge Beauchemin - Abonné 8 juin 2016 21 h 32

      J'abonde en votre sens...
      Les échanges que j'ai avec mes "amis" me rapportent beaucoup.
      Ce n'est pas en sept pauvres petits jours qu'on peut porter un jugement sur cet extraordinaire outil d'échanges et d'information.

  • Colette Pagé - Inscrite 7 juin 2016 09 h 29

    Facebook, ce piège à cons !

    Facebook a le mérite de permettre aux immigrants de rester en contact avec leurs proches. Par contre, pour certains, Facebook est devenu une drogue leur permettant de vivre dans l'oeil des autres. Un enfermement, un piège, un miroir du vide existentiel qui les habite.

    De l'insignifiance, de la curiosité, du voyeurisme et du flagornage !

  • Alain Roy - Abonné 7 juin 2016 10 h 50

    Sage décision

    Sage décision, cher homonyme, j'ai fait le même choix et pour les mêmes motifs.