Lettre à mes étudiants: «Vous êtes ma source d’énergie!»

«[...] Depuis que j’enseigne, jamais je n’ai été déçue par la jeunesse devant moi», écrit l'auteure.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir «[...] Depuis que j’enseigne, jamais je n’ai été déçue par la jeunesse devant moi», écrit l'auteure.

Dernier jour de classe pour moi cette session. Des 107 étudiants que j’avais en janvier, seuls 71 ont terminé. Pour la première fois en carrière, j’avais envie de ne pas simplement leur souhaiter « Bonnes vacances ! », mais de les saluer dans les règles. Voici ma lettre.

Je ne pouvais pas juste banalement vous souhaiter bonnes vacances, vous méritez des salutations en règle ! Donc voilà ! Vous y êtes presque, dans deux heures à peine vous serez passés au travers de votre cours de français 101 — le plus difficile à mon avis. Cette 13e année d’enseignement, pour moi, en fut toute une ! Grève et chamboulements dans le milieu de l’éducation cet automne, appel à la bombe en novembre ; actualité aussi déprimante que morbide ; hiver qui semble vouloir passer l’été avec nous ; record d’abandons de cours, de difficultés de toutes sortes et de détresse chez mes étudiants et, personnellement, le décès d’une collègue et de ma grand-mère, tout ça additionné à mon rôle de prof que je tente de faire cohabiter avec mon rôle de maman. Tout un défi !

Mais un beau défi ! Vous vous rappelez ce que je vous ai dit au premier cours ? Que mon rôle était de vous former, à travers la littérature, en tant qu’être humain et non en tant que futurs travailleurs. Dans notre société axée sur la performance et la rentabilité, moi, votre prof de littérature, ce que je vous propose, j’en conviens, n’est pas très à la mode, mais devrait tellement l’être ! Je vous propose de ralentir (parce que, vous le savez maintenant, lire, ça prend du temps !) et de reprendre contact avec la beauté des mots, avec la complexité et la richesse de notre langue. J’espère que j’ai réussi à vous sortir un peu de votre zone de confort, de vos discussions du quotidien, de vos textos, de vos lectures habituelles, pour vous amener, à travers les livres, à voir d’autres choses, à saisir une partie du monde sous un autre angle, à voir plus grand, plus loin. J’espère que vous entretiendrez la flamme en restant sensibles et protecteurs face à notre langue, aux mots qui vous entourent, j’espère que vous continuerez de bâtir votre culture personnelle en lisant, en écoutant de la musique (en français de temps en temps !), en allant au théâtre et au cinéma honorer nos pièces et nos films québécois, en allant voir et entendre nos humoristes, nos chanteurs, nos acteurs, nos danseurs, en allant visiter nos musées, en créant vous-mêmes ! Car rappelez-vous : sans culture, on devient un non-peuple, une société de robots qui travaillent de 9 à 5 et qui se laissent prendre dans le tourbillon de la surconsommation et de l’efficacité à tout prix. Alors, quand vous entendrez autour de vous des gens dire que l’art ne sert à rien, j’espère que vous répondrez qu’au contraire, l’art, cette nourriture pour l’âme, est essentiel à notre humanité ! Car personne ne veut devenir un robot…

Échanges

Aussi, vous êtes plusieurs à me dire que j’enseigne avec énergie. Sachez que si j’y arrive, c’est en grande partie grâce à vous ! Vous êtes ma source d’énergie ! Votre regard, votre écoute, votre participation, votre curiosité, votre motivation me nourrissent. Quand mes amies me demandent comment je fais pour « endurer une gang de jeunes sur leur cell qui ne veulent rien savoir de la littérature », je leur réponds que je suis en fait privilégiée de vous côtoyer, car depuis que j’enseigne, jamais je n’ai été déçue par la jeunesse devant moi. Au contraire, quand je vous regarde aller, avec votre façon de vivre et de vous exprimer, si libres, si authentiques, quand je vous vois sensibles et altruistes, curieux et ouverts d’esprit, vous me rassurez sur l’avenir et me réconciliez avec le temps qui passe. En ce sens, sans que vous le sachiez, par les valeurs que vous portez, c’est souvent vous qui m’enseignez quelque chose et c’est moi, aujourd’hui, qui vous remercie d’être ce que vous êtes.

Toutefois, si je peux me permettre une critique ou plutôt un conseil, c’est d’arrêter de vous associer à un chiffre : vous n’êtes pas une note, vous n’êtes pas une cote R, vous n’êtes pas un nombre de « like » sur FB, vous n’êtes pas un futur salaire annuel, vous êtes des personnes, de jeunes adultes en construction de leur identité. De grâce, continuez à prendre des risques, à défier les règles, à essayer des choses, à tomber et à vous relever, à rêver, à espérer, à aimer, sans calculer. Regardez plus souvent la vie en face et non à travers votre écran, vous verrez à quel point elle est plus belle et surtout, tellement plus vraie !

Un au revoir

Enfin, je voulais vous dire que je vais toujours me souvenir de votre visage. Dans les corridors ou ailleurs, quand je vous recroiserai, je ne saurai plus quels cours je vous ai donnés, je ne saurai même plus parfois si je vous ai enseigné au primaire, au secondaire ou au cégep, je vous appellerai sûrement Élisabeth au lieu d’Estelle, Audrey au lieu d’Amélie, Pier-Alexandre au lieu de Jean-Cédric, mais je vous saluerai, parce que je me souviendrai de l’essentiel, de votre visage… Parce que quand vous passez dans ma classe, vous passez dans ma vie… Et il y a un endroit dans mon cerveau, pour ne pas vous dire dans mon coeur, où je collectionne les visages qui me permettent d’être heureuse en faisant ce que j’aime le plus au monde, enseigner. Sur ce, je peux maintenant vous souhaiter plus banalement mais sincèrement « bonnes vacances ! ».

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