Faire place à l’avenir

Près de 250 000 personnes ont marché dans les rues de Montréal le 22 mai 2012, en plein printemps érable.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Près de 250 000 personnes ont marché dans les rues de Montréal le 22 mai 2012, en plein printemps érable.

Scandales à répétition, affaires de corruption, politiciens et politiciennes qui s’accrochent au pouvoir, enjeux qui se répètent d’une campagne à l’autre et qui finissent par passer à côté des préoccupations de la population… L’univers politique n’est pas ce à quoi on pense spontanément lorsqu’on évoque la création, lui qui dégage une odeur rance et une impression de pareil au même.

Et pourtant, il y a une autre politique dont on entend moins parler parce qu’elle passe sous les radars médiatiques ou parce que les grands groupes de presse préfèrent les ignorer, cultivant l’apathie, le cynisme et l’illettrisme politique de masse. […]

Si les altermondialistes opposent au « There is no alternative » des néolibéraux l’idée qu’un autre monde est possible et, surtout, nécessaire, l’émergence de nouvelles façons de faire de la politique se poursuit dans leur sillon. On assiste à des réveils citoyens et à un foisonnement d’initiatives qui nous montrent que la politique, c’est d’abord et avant tout des femmes et des hommes qui pensent et agissent ensemble pour humaniser le monde.

« S’ils ne nous laissent pas rêver, nous ne les laisserons pas dormir », proclamait une bannière madrilène lors du mouvement des Indignad@s en 2015. Quelle meilleure façon de dire que la mise en action politique comporte toujours une part de rêve, celle d’un monde meilleur qu’il nous appartient d’imaginer et de faire advenir ensemble, à travers nos débats et nos actions.

Notre propre « printemps érable » au Québec a d’abord été un printemps, c’est-à-dire une saison des renouveaux, où une partie de la jeunesse québécoise a proclamé « nous sommes avenir » et a fait un accroc majeur non seulement dans la gangue néolibérale qui nous étouffe, mais surtout dans la torpeur qu’entretient la classe politique. Lors de ce printemps prolongé, l’imagination n’a plus été du côté des astuces politiciennes ou de la course à l’évasion fiscale, mais du côté de ce monde qui s’inventait, malgré la répression, dans les manifestations, les actions de perturbation, les interventions artistiques, les rendez-vous de casseroles, les assemblées dans les parcs.

Ailleurs dans le monde, les divers mouvements des places, se heurtant aussi à la répression, ont laissé place à des initiatives qui, pour être moins spectaculaires, n’en ont pas moins le mérite de s’inscrire dans la durée et d’inventer d’autres façons de faire société. Ainsi, en Espagne, les places se sont vidées, mais il y a des comités de quartier qui élargissent les expériences plus anciennes des centres sociaux autogérés ; il y a des échanges libres de services qui fonctionnent grâce à l’entraide citoyenne, en dehors des règles du marché, et qui n’ont rien à voir avec la supposée économie de partage des libertarismes high tech ; il y a surtout des luttes quotidiennes contre les expulsions de logements et leur reprise par les banques qui instaurent de facto le droit d’habiter. […]

Sur le mode du « comme-un »

Ces exemples ne doivent pas nous amener à vénérer de nouvelles patries du socialisme, mais nous conduire à chercher les moyens de construire dès à présent de nouvelles façons de faire et de vivre qui rompent avec la logique de la compétition et de la performance, véritables dopages des ego, pour mettre en branle du commun qui, pour ne pas devenir mortifère, doit se comprendre sur le mode du « comme-un », à savoir une unité qui s’appuie sur les individualités sans les dissoudre.

« L’imagination au pouvoir », proclamaient certaines affiches de mai 1968, « Rêve général illimité », voit-on fleurir dans les mobilisations actuelles contre la réforme du Code du travail en France qui ont donné naissance au mouvement Nuit debout. Si, dans le passé, nous avons pu inventer des cliniques populaires, des coops d’alimentation, des garderies populaires, des centres de santé pour femmes, des centres d’artistes autogérés, des cuisines collectives, des radios communautaires, des productions culturelles, qu’est-ce qui nous empêche, dans nos mobilisations actuelles contre l’austérité et l’économie pétrolière, non seulement d’agir ensemble pour infléchir le cours actuel du monde, mais aussi de mettre en place ici et maintenant, sans attendre des lendemains qui souvent déchantent, d’autres façons de faire ensemble ?

Bref, faire de la politique autrement, c’est d’abord et avant tout s’inspirer du principe de natalité si cher à la philosophe politique Hannah Arendt. Par natalité, celle-ci entendait créer une place pour les nouveaux venus, en leur léguant un monde déjà borné par des institutions, tout en ne leur imposant pas un testament, c’est-à-dire des prescriptions pour agir dans le monde, suivant en cela le bel aphorisme de René Char qu’elle se plaisait à citer, « notre héritage n’est précédé d’aucun testament ». À cet égard, l’éducation, cette grande négligée de l’efficience néolibérale qui lui préfère l’employabilité, joue un rôle crucial : elle doit ouvrir les portes du savoir, mais aussi stimuler l’imagination et la capacité d’explorer de nouvelles voies. [...]

Chaque fois que nous pensons et agissons ensemble, si minuscules soient les espaces que nous dégageons, nous créons une part d’humanité qu’il nous incombe de laisser se déployer.

 

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Des idées en revue

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, un extrait du no 784 (juin 2016) de la revue Relations.
1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 31 mai 2016 05 h 21

    Il arrive même que...

    Il arrive même que passent de manière si efficace à l'action les puissants partisans de l'abrutissement volontaire des humains par le conservatisme politique et social, que les amoureux de la liberté soit involontairement réduit au silence par des techniques invasives et efficaces d'une "guerre informatique" qui, j'en témoigne dorénavant moi-même, n'existe pas que dans les romans.
    Ce que je viens non seulement de péniblement connaître au fil de deux mois d'attaques vicieuses et variées sur ma messagerie internet, mais qui semble se vérifier par l'impossibilité dorénavant de visionner l'événement Trudeau au Parlement du Canada à l'étranger...
    Diagnostique fait par des de techniciens spécialistes des dégâts causés par les attaques sauvages et les sabotages de messagerie en tout genre, celles-là incluant une prise en main démontrée d'un ordinateur personnel...
    Le mien, bien entendu, et que je souhaite aujourd'hui enfin éliminé.
    Je l'écris ici en n'ayant d'ailleurs même pas si cet actuel commentaire, au contraire de ce qui se passe à peu près à chaque fois depuis des semaines avec les miens, réussira simplement enfin à quitter mon ordinateur en direction du Devoir et des yeux de quelques lecteurs qui pourraient en lire ses dix lignes.

    On verra !!!???

    Tourlou !