La redécouverte du Québec par un «Anglo» trente ans plus tard

Certains jeunes Québécois qui n’affichent aucunement le repli sur soi et le ressentiment à l’égard du Canada et de la langue anglaise qui animaient leurs parents nationalistes il y a 30 ans.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Certains jeunes Québécois qui n’affichent aucunement le repli sur soi et le ressentiment à l’égard du Canada et de la langue anglaise qui animaient leurs parents nationalistes il y a 30 ans.

Je suis de retour à Montréal, et ce, après une absence de 30 ans. En 1984, j’ai laissé mon emploi au journal The Gazette pour aller travailler comme pigiste en Amérique centrale. Par la suite, j’ai été journaliste et fonctionnaire à Ottawa et plus tard, j’ai transporté mes pénates à Washington où j’ai fait carrière comme communicateur pour la Banque mondiale.

Revenant cette année à Montréal, je me sens comme Rip Van Winkle, le protagoniste du célèbre conte de Washington Irving qui s’endort pendant vingt ans. Comme lui, je retrouve les mêmes rues de ma ville, mais les gens ne sont plus les mêmes. Ceux qui ne sont pas décédés sont plus âgés, retraités pour la plupart, ou de toute manière remplacés par d’autres. Chez certains, les attitudes ont changé, chez d’autres elles sont restées les mêmes, comme si on avait laissé tous ces personnages dans les coins les plus sombres du Sleepy Hollow, dans le conte d’Irving.

Quand je suis parti de Montréal, René Lévesque était premier ministre du Québec et Pierre Elliott Trudeau, premier ministre du Canada. Je me suis rappelé leur rivalité quand j’ai pris connaissance d’un sondage récent publié dans Le Devoir m’informant que Justin Trudeau est aujourd’hui aussi populaire au Québec que l’était son père en 1980, lorsque le Parti libéral du Canada a remporté 74 des 75 sièges du Québec au Parlement fédéral.

Mais je pense que cette réalité pourrait être aussi trompeuse aujourd’hui qu’elle l’était alors. En effet, quelques mois plus tard, tout juste après l’élection de Trudeau père à l’hiver 1980, l’option du Oui n’a été défaite que de justesse au référendum du 20 mai. Nous oublions parfois à quel point la bataille du référendum a été serrée durant la campagne. N’eussent été la gaffe des « Yvette » de Lise Payette, le grand rallye des femmes pour le Non qui l’a suivie à l’ancien Forum et enfin l’intervention passionnée de Trudeau à la dernière heure, le résultat aurait pu facilement aller dans l’autre sens.

Les jeunes et l’anglais

Donc, même si l’enthousiasme des Québécois pour l’élan de Trudeau fils les place encore une fois dans le camp fédéraliste, mes souvenirs me rappellent que tout cela demeure bien fragile. La pérennité du Parti québécois, même dans son état actuel de fatigue, de même que les partis politiques Québec solidaire et Option nationale, deux formations qui professent la même foi en l’indépendance du Québec, me rappellent que l’attachement des Québécois au fédéralisme canadien ne fait pas consensus. Évidemment, ce qui est pour moi une menace à mon Canada bien-aimé n’a pas disparu pendant mon absence.

Pourtant, en tant que Québécois et bien sûr aussi en tant que Canadien, je ne peux pas m’empêcher d’être agréablement impressionné par les jeunes Québécois qui n’affichent aucunement le repli sur soi et le ressentiment à l’égard du Canada et de la langue anglaise qui animaient leurs parents nationalistes il y a 30 ans, lesquels parents sont peut-être encore animés par ce ressentiment. Dans les années 1980, je m’étais plus ou moins fait à l’idée que bon nombre de mes contemporains francophones du Québec refusaient systématiquement, et par principe, de parler anglais.

Depuis mon retour à Montréal, je constate que les enfants de ces adeptes du refus de parler anglais, les jeunes Québécois de la génération du début du nouveau millénaire, perçoivent une rencontre avec un Anglo comme moi plutôt comme une occasion de pratiquer leur anglais, qu’ils saisissent avec un appétit inattendu. Peut-être sont-ils désormais plus à l’aise dans un Québec qui est sans équivoque français, en fait et en droit, ce qui suscite en eux une plus grande confiance leur permettant d’accueillir la langue anglaise comme un outil privilégié de communication plutôt que comme une menace à leur identité culturelle. Peut-être aussi, enfants de la loi 101, sont-ils conscients, pour plusieurs d’entre eux, de certaines déficiences dans l’usage de leur anglais.

Bilinguisme

En effet, la présence réduite de l’anglais au Québec, accompagnée par l’exode de près de 200 000 anglophones depuis les années 1970, l’aurait drainé aussi de toute menace qu’il aurait pu autrefois avoir. Les anglophones constituent maintenant 7,6 % de la population du Québec, soit près de la moitié de leur proportion dans les années 1970. En 2008, ils ne représentaient que 0,9 % de la fonction publique du Québec. Pourtant, ces Anglos sont plus « francophones » que jamais. La plupart de ceux qui sont restés ou qui sont nés ici depuis la montée du Parti québécois parlent couramment français. Les deux tiers sont bilingues, contrairement aux francophones, chez lesquels seulement le tiers affirme être bilingue. Voilà que la réalité dément le stéréotype qui veut que les Anglos soient des Rhodésiens de Westmount, des unilingues qui renient quelque lien que ce soit avec la majorité francophone du Québec.

En effet, ces Anglos bilingues pourraient servir de ressources pour leurs compatriotes québécois francophones, majoritairement unilingues. Ils pourraient les aider à dénicher des occasions dans les provinces anglophones du Canada ou encore aux États-Unis. Ayant passé de nombreuses années chez nos voisins américains, j’ai appris que ce que les Américains connaissent du Canada se limite principalement aux provinces anglophones. Le Québec, pour eux, est largement inconnu, ses nuances et ses richesses échappant à ceux qui ne connaissent que ce qu’on leur raconte en anglais. Avec la maîtrise de l’anglais chez les francophones du Québec s’érodant dans la mesure où les anglophones continuent de partir, une ressource importante est en train de se perdre. Je suis sûr, par exemple, que les négociations qui ont abouti à la décision de Delta Airlines de commander 75 appareils de la C-Series de Bombardier ont eu lieu en anglais.

Dans cet esprit, l’appel de Véronique Hivon, candidate à la chefferie du Parti québécois, pour une nouvelle ouverture de ce parti aux anglophones et aux allophones m’a frappé comme étant salutaire. Cela est vrai autant pour son choix de l’Université McGill où elle a étudié le droit que pour son association à cette vénérable institution anglophone en tant qu’ancienne directrice adjointe de son Centre Paul-André Crépeau de droit privé et comparé. Ce choix laisse voir une reconnaissance, même dans les milieux indépendantistes, que les institutions de langue anglaise offrent une valeur ajoutée à la société québécoise. Pour moi, c’est une pensée rafraîchissante qui s’accorde tout à fait avec le style du millénaire encore naissant. Si cela devait continuer, il est impossible de dire où cela pourrait conduire. Pour le moment, il suffit de rendre Rip Van Winkle heureux d’être de retour à la maison.

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