La Fédération des femmes du Québec contre vents et marées

La fondatrice de la Fédération des femmes du Québec, Thérèse Casgrain (au centre de la photo)
Photo: Archives Le Devoir La fondatrice de la Fédération des femmes du Québec, Thérèse Casgrain (au centre de la photo)

Au printemps de 1966, un an après les célébrations du 25e anniversaire du droit de vote pour les femmes, des militantes mettaient en place la Fédération des femmes du Québec, sous la présidence d’honneur de Thérèse Casgrain. Cette association regrouperait des membres individuelles et des membres associatives. Au moment de la fondation, on comptait dix associations membres et des centaines de membres individuelles. Dix ans plus tard, les associations étaient une trentaine et les membres individuelles, encore plus nombreuses. La FFQ était devenue principalement une association de masse et plutôt qu’une fédération de groupes. Le fait est qu’à la fin des années 1970, ce sont les membres individuelles qui assuraient le développement, l’orientation et le fonctionnement de la FFQ.

La fondatrice, Thérèse Casgrain, se montrait dès lors assez critique. Elle écrivait en 1976, dans le Bulletin de la FFQ : « A-t-on vraiment voulu, il y a dix ans fonder une nouvelle association féminine ? (Dieu sait que nous en avons assez) Ou plutôt réunir des groupements déjà existants pour les orienter vers le même but ? »

Le chantier féministe est toujours ouvert et il faudra des militantes pour effectuer l'indispensable virage qui s'annonce

 

Ce que n’avait pas prévu Thérèse Casgrain, c’est que le féminisme se transformerait et que des dizaines de services se mettraient en place, générant quantité de groupes locaux et de regroupements, régionaux et nationaux sur une variété d’objectifs : emploi, violence conjugale, agressions sexuelles, familles monoparentales, droits, centres de femmes, santé des femmes, comités de condition féminine dans les syndicats, tables de concertation régionales, recherche féministe, femmes dans l’Église, femmes dans les medias, femmes en politique, lesbiennes, travailleuses du sexe, autochtones, groupes culturels minoritaires, (iraniennes, italiennes, asiatiques, musulmanes, etc.), prisonnières, transgenre, etc.

Qui assurerait désormais le leadership de la FFQ ? Les statuts ont été modifiés et le pouvoir est passé sensiblement entre les mains des militantes venues des services, au grand désarroi de plusieurs membres individuelles. Ce que n’avait pas prévu Thérèse Casgrain non plus, c’est que l’analyse des féministes radicales, qui boudaient la FFQ, finirait par être adoptée par la FFQ. Le congrès de 1972 endosserait la revendication de l’avortement. Celui de 1978 placerait la violence comme thème de son congrès.

Le nombre de membres associatives a fluctué au cours des années, diminuant dans les périodes difficiles, (le nombre de membres associatives passe de 86 à 71 entre 1989 et 1992) et remontant durant les grandes années de la « Marche du pain et des roses » en 1995 et la « Marche des femmes de l’an 2000 », au changement de millénaire. On comptait 156 membres associatives en 2003. Or, en cette année du cinquantenaire, on compte 112 groupes locaux, 44 groupes régionaux et 40 groupes nationaux.

La FFQ à un tournant

Ce n’est pas dire que l’évolution de la FFQ s’est déroulée sans secousses. Le référendum de 1980, la montée du masculinisme, les politiques de subventions des gouvernements, les crises de gouvernance, les discussions sur les statuts ont causé leur lot de turbulences, que la FFQ a toujours su surmonter. Les derniers états généraux de la FFQ ont vu apparaître des scissions, notamment autour de la question de la « charte des valeurs » : création de « Pour les droits des femmes » en 2013 ; autour du débat sur l’intersectionnalité, (l’intersectionnalité est le concept qui permet d’appréhender les problèmes des femmes qui vivent plusieurs oppressions : sexe, race, religion, classe). On en a eu un autre exemple cet hiver au moment de « Sommet des femmes » organisé par Lise Payette, en marge des activités de la FFQ, un sommet, qui rejoignait principalement des Québécoises de la majorité. Plusieurs militantes se sont désintéressées de ce sommet, « perçu comme peu rassembleur, d’autant plus qu’il s’est organisé sans la participation des groupes de femmes », comme l’a précisé le texte collectif « Ouvrir la voie au féminisme de demain », publié le 8 mars 2016 dans Le Devoir. La FFQ a même dû publier un communiqué pour expliquer qu’elle n’avait pas été sollicitée pour participer à l’événement.

La FFQ se prépare à célébrer son cinquantenaire dans une sorte de vide médiatique. Il faut ajouter que la conjoncture est difficile. La ministre de la Condition féminine refuse de se déclarer féministe. La présidente du Conseil du statut de la femme vient d’être nommée à l’UNESCO, suscitant une litanie de quolibets critiques dans les médias sociaux, après son attitude lors du procès Ghomeshi. On ignore encore qui la remplacera. On se gargarise à qui mieux mieux, à coups de couplets pieux sur l’égalité. Jamais tant de personnes ne se sont déclarées féministes, au sein de tous les groupes sociaux.

Et pourtant, comme le rappelait Aurélie Lanctôt dans « Le Devoir de philo » du 14 octobre 2015, il faut aller plus loin que la parité. L’égalité se révèle souvent une égalisation pour quelques femmes, laissant dans l’ombre le sort de millions de femmes. La philosophe Françoise Collin le rappelait : « L’égalité est davantage un processus d’assimilation qu’un processus de transformation sociale ».

Manifestement, la FFQ est de nouveau rendue à un tournant et la nostalgie et la fierté suscitées par l’anniversaire célébré à Québec cette semaine ne seront pas suffisantes pour traverser les années qui viennent. Le chantier féministe est toujours ouvert et il faudra des militantes pour effectuer l’indispensable virage qui s’annonce.

1 commentaire
  • René Pigeon - Abonné 27 mai 2016 12 h 05

    "Masculinisme" versus masculinité saine

    À propos de « la montée du masculinisme », il serait bon de distinguer deux mouvances divergentes : d’une part, les hommes qui croient, souvent à tort, être lésés par l’amélioration de la condition des femmes ; et les hommes qui veulent apprendre à se libérer des modèles traditionnels de masculinité qui nuisent aux hommes et aux femmes. La première mouvance milite pour des retours en arrière que la deuxième mouvance ne veut pas voir se produire.

    Parmi les gestes constructifs posés par les hommes appartenant à la deuxième mouvance, certains hommes se réunissent en groupe d’écoute et de parole pour apprendre à exprimer leurs ressentis, leur vulnérabilité, sans jugement. Cela nous rend plus aptes à vivre en harmonie avec les autres, avec les femmes et les enfants notamment.

    René Pigeon
    membre et bénévole du Réseau Hommes Québec
    « Pour parler entre hommes de notre vécu et de notre ressenti sans être jugé »
    www.rhquebec.org 1-877-908-4545 ou moi-même pour toutes informations