L'ouverture internationale en culture: Voulons-nous nous donnerles moyens de nos ambitions ?

Je tiens à joindre ma voix à celles des trois jeunes chorégraphes, de Ginette Laurin (O Vertigo) et de quelques autres intervenants pour déplorer la fin des activités du Festival international de nouvelle danse (FIND) et souhaiter que l'on mette tout en oeuvre pour relancer rapidement un événement similaire.Mais on doit avant cela examiner les conditions souhaitables d'une telle relance.

Le malheureux déficit accumulé de 600 000 $ de l'organisme, que l'on peut condamner comme étant le résultat d'une gestion imprudente ou d'une ambition démesurée, déconnectée du milieu, pourrait aussi être interprété comme un message désespéré lancé à l'élite politique, aux subventionnaires publics et privés afin qu'ils prennent conscience de l'ampleur véritable du défi international que doit relever non seulement le milieu de la danse mais le milieu artistique en général au Québec.

La situation a été résumée de façon lapidaire par Ginette Laurin: «Nos créations [en coproductions internationales] sont financées presque à 100 % par les Européens. Et la seule façon de leur rendre un peu la monnaie, c'était de pouvoir présenter des artistes européens lors du FIND.» Derrière ces propos se cache la question: avons-nous, pourquoi n'avons-nous pas, voulons-nous, pouvons-nous nous donner les moyens de nos ambitions?

Nous sommes déjà fiers des résultats internationaux des nôtres, mais on ne peut sans doute pas imaginer quelle ampleur pourraient prendre ces résultats si nous — les compagnies, les festivals de danse (FIND), de théâtre (FTA), de musique de création (MNM) — avions des arguments financiers intéressants à mettre dans la balance de nos négociations internationales et pouvant appuyer ces ambitions.

Imaginons par exemple être capables de négocier avec des producteurs et des festivals européens des «commandes croisées», selon un système visant à offrir d'une part la commande d'une oeuvre substantielle à un créateur québécois pour une grande compagnie d'interprètes européens, en échange de la venue de cette compagnie au Québec (comme point de départ pour celle-ci d'une tournée canadienne ou est-américaine, par exemple) et d'une diffusion européenne de l'oeuvre, et d'autre part la commande d'une oeuvre à un créateur européen important pour une compagnie québécoise en échange de la circulation de cette compagnie avec cette oeuvre dans le réseau des festivals et lieux de diffusion européens.

Cela s'applique autant à la danse qu'au théâtre et à la musique, peut-être parfois plus facilement lorsque les compagnies d'interprètes ne sont pas liées à un créateur particulier. Mais d'autres cas de négociations sont possibles.

Joueur mineur

Pour se faire d'égal à égal, cette négociation suppose pour nos artistes, compagnies et festivals des moyens décuplés, à la hauteur de ceux qu'offrent plusieurs États européens à leurs propres acteurs. Malheureusement, le Québec est encore un joueur mineur dans ces ligues. Et ce n'est pas parce que nous sommes moins riches... De plus petites sociétés que la nôtre s'insèrent avantageusement dans ces circuits (dans le cas de la musique, on pourrait citer des pays comme la Finlande).

Je me permettrai ici de citer longuement mon collègue Denys Bouliane («Écrire sur la création musicale québécoise», Les Cahiers de la Société québécoise de recherche en musique, septembre 2002): «Le PIB des Canadiens est parmi les plus élevés au monde, tout à fait comparable à celui de la France, de l'Allemagne ou des États-Unis [...]; de fait, il est même légèrement plus élevé à certaines périodes. D'un autre côté, la proportion [...] des sommes financières disponibles (argent privé, institutionnel, étatique) que les Français ou les Allemands consacrent au musical (domaine de la musique de concert en général, création, interprétation, diffusion, recension, vulgarisation, analyse critique et pédagogie) est d'un tout autre ordre. Et l'on constatera qu'il ne s'agit pas ici de différence de "détails" mais bien d'ordres de grandeur radicalement différents: nous pouvons facilement parler de 10 à 30 fois plus, en comparaison par habitant, bien sûr! [...]»

«On me dira que l'Allemagne et le France sont des exemples mal choisis, qu'il s'agit de "masse critique". Qu'à cela ne tienne, il suffit de jeter un coup d'oeil sur le milieu musical néerlandais ou finlandais pour constater le même type de disparité avec le Québec ou le Canada. Nulle utilité ici de se plaindre mais nécessité de réaliser qu'il s'agit de priorités culturelles et, partant, d'enjeux sociaux et politiques.»

Au FIND, nous avons découvert des propositions esthétiques réellement stimulantes, dérangeantes, enthousiasmantes, et l'ambition de nos propres créateurs et interprètes y a sans doute été fouettée plus d'une fois (on appelle cela l'émulation). De la dernière édition de ce festival, j'ai encore à l'esprit la virtuosité stupéfiante des oeuvres de Forsythe et le coup de poing de Meg Stuart, auprès desquels le grotesque, la fantaisie, le drame animal profondément humain des propositions de Marie Chouinard inscrivaient leur propre force. Ne plus avoir l'occasion de cela, c'est comme si tout à coup le Québec entier s'appauvrissait, perdait un précieux coffre à outils.

On souhaite un déclic, une prise de conscience, de la part d'une ministre, d'un premier ministre, d'audacieux mécènes...

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