Le vent de Cannes

Le baptême cannois de Julia Roberts a été immortalisé par nombre de photos, dont celle-ci, qui a circulé le plus, prise de haut, en plongée, avec vue non seulement sur les pieds nus de la star, mais aussi sur l'intérieur de son décolleté.
Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Le baptême cannois de Julia Roberts a été immortalisé par nombre de photos, dont celle-ci, qui a circulé le plus, prise de haut, en plongée, avec vue non seulement sur les pieds nus de la star, mais aussi sur l'intérieur de son décolleté.

Déjà, l’an dernier, l’exigence du port des talons hauts sur le tapis rouge de Cannes avait fait les manchettes. Des femmes avaient été refoulées parce qu’elles portaient des talons plats. Cette année, Julia Roberts, dont c’était le baptême cannois, a retiré ses chaussures et a gravi l’escalier de la gloire pieds nus. La scène a été immortalisée par nombre de photos, dont celle qui a circulé le plus, prise de haut, en plongée, avec vue non seulement sur les pieds nus de la star, mais aussi sur l’intérieur de son décolleté.

Cannes et les femmes. Chaque année, on nous sert la même misogynie. Le vent de Cannes s’en prend aux femmes, comme s’il attendait leur arrivée, prêt à leur souffler dessus, tout pour, d’une manière ou d’une autre, les faire tomber. Cette fois, le vent de Cannes a fait voir la petite culotte de Caitriona Balfe, dont la robe a été relevée sur la Croisette. Il a aussi montré les jambes et la culotte d’Amal Clooney, celle-là même qui, à un journaliste lui demandant ce qu’elle portait, a déjà répondu : « Ede Ravenscroft » — du nom de la marque des vêtements portés en cour par les avocats britanniques. Le vent de Cannes a sans doute participé à révéler le mamelon d’Elsa Zylberstein capté, lui aussi, au cours d’une séance photo par un de ces photographes qui n’en rate pas une, parmi les dizaines qui entourent les stars, leur objectif bien pendu.

On aime pointer les erreurs vestimentaires des femmes, un mauvais choix, inélégant, clinquant, révélateur. Cette année, Cannes aura braqué son regard lubrique sur une série de robes transparentes qui laissaient deviner les corps qui les portaient, comme s’il s’agissait là d’un événement : attention, corps nu de femme à l’horizon ! avec l’impression que les nouvelles qui nous proviennent de Cannes nous ramènent dans la chambre d’un jeune adolescent à l’époque où on cachait encore un Playboy en papier sous le matelas. Je passe sur la description de Blake Lively montant les marches en Cendrillon (un classique !), les moult renvois à sa grossesse si bien habillée, et la rumeur voulant qu’elle ait confondu un casque d’écoute avec une visière — alors que dans les faits, si on prête bien l’oreille, la bande-son en anglais nous montre non pas qu’elle est idiote, mais qu’elle blaguait ! Tout pour montrer les femmes comme disponibles et offertes, surprises dans leurs faux pas, leurs erreurs, les moments où quelque chose leur échappe. Tout pour les prendre en défaut et leur faire honte juste un peu, juste assez.

Visibles, mais minorisées

Si, chaque an, Cannes maltraite les femmes, pourquoi continuer à en parler ? Pour souligner, aussi, ce qui a été dit, à Cannes, par les femmes. Pour rappeler, cette fois, l’entrevue donnée par Jodie Foster et sa critique acerbe des scénarios qui se servent du viol comme seule explication concernant la psychologie d’un personnage féminin, et sans pour autant aborder cette question avec un réel sérieux. Les scénaristes, suggère Foster, ne savent pas vraiment quoi faire avec une femme, et alors, l’idée du viol leur tombe du ciel ! J’en profite aussi pour noter la prise de position de Susan Sarandon au sujet de Woody Allen, suivant la lettre publiée par Ronan Farrow, le fils de ce dernier et frère de Dylan Farrow, qui a dénoncé l’abus sexuel subi par son père. À Cannes, Susan Sarandon a brisé la règle hollywoodienne du silence au sujet d’un de ses demi-dieux pour dire : « Je pense qu’il a agressé sexuellement un enfant, et je ne pense pas que ce soit OK [I don’t think that’s right]. »

Les tapis rouges illustrent avec force comment l’inégalité entre les sexes repose, entre autres, sur des effets d’apparition et de disparition. Celles qui se voient attribuer le rôle des femmes, enrobées d’étoffes luxueuses, de gros bijoux et de couleurs voyantes, apparaissent, photographiées sous tous les angles, interrogées sur leur accoutrement bien plus que sur leur travail à l’écran. Surreprésentées, elles se voient néanmoins exclues de mille et une façons. Extrêmement apparentes, elles sont toutefois minorisées. Les hommes, quant à eux, pour la plupart blancs, arborent le smoking comme un même uniforme. Ils n’apparaissent donc pas vraiment, mais sont singularisés par leur nom et leurs accomplissements, et aussi par une femme, belle et bien décorée, debout à leurs côtés.

La domination des hommes banalisés

Les hommes sont parfaitement inclus, ils dominent la représentation, et leur uniformisation est l’allégorie de la domination masculine. À la manière de certaines voitures de police qui passent incognito, ils sont banalisés, ce qui leur permet, parfois, trop souvent, d’agir en toute impunité. Drapés ainsi d’invisibilité, ils sont, j’ai envie de dire, à Cannes et ailleurs, partout, tout le temps, et on ne sait pas toujours quand et comment ils vont frapper. À l’image du vent.

4 commentaires
  • Colette * Doublon * Pagé - Inscrite 21 mai 2016 09 h 21

    La complicité des actrices ?

    Comment expliquer que dans ce monde de consommation, de sexisme et de machisme que les femmes participent allègrement certaines avec enthousiasme et souvent sans retenue à ce voyeurisme en se découvrant le plus possible par exbitionnisme ou pour suivre la mode ne laissant plus rien à désirer ?

    C'est à celle qui se découvrirait le plus ! Est-il vraiment nécessaire pour apprécier le talent d'une actrice de connaître la couleur de sa petite coulotte ou la rondeur de son mamelon ?

    Et si les femmes exerçaient leur sens critique et résistaient en refusant de participer à cet étalage scandaleux voire vulgaire en portant des toilettes moins provocantes les photographes voyeuristes n'auraient plus de photos sensationnelles à montrer et le festival focalisera son attention non pas sur les actrices mais sur les films et leurs réalisateurs.

    N'est-ce pas là l'objectif ultime poursuivi par le Festival de Cannes ?

    • Johanne St-Amour - Inscrite 21 mai 2016 10 h 45

      «C'est la faute des femmes qui portent des tenues voyantes M. Gagnon? Il me semble avoir déjà entendu cela pour justifier des agressions contre des femmes!!! Ce que portent les femmes ne regardent qu'elles! Comme quoi notre monde change... lentement!

      Par ailleurs, je souligne l'incrimination de Martine Delvaux concernant la « blancheur » des hommes à Cannes. Être blanc est devenu une « tare » impardonnable dans le monde de l'intersectionnalité!

      Vraiment, on veut me faire croire que les journalistes et autres hommes à Bollywood, des non-blancs, se comportent différemment avec les actrices???

      Inévitablement, le blanc-la blanche est un.e oppresseur.e !!! Sauf pour les personnes blanches qui dénoncent cette tare, les blanc.he.s sont automatiquement accusé.es d'opprimer les non-blancs. On dénonce des personnes sur des caractéristiques qu'elles ne peuvent changer. On dénonce un trait de naissance plutôt que de dénoncer un système. On mise sur la culpabilité systématique et la division plutôt qu'une raisonnement intégral et surtout un système universaliste.

      Notons que des femmes à Cannes sont conscientes de participer à tout un cirque médiatique et sexiste. Des femme, dont Jessica Chastain et Juliette Binoche, ont fondé leur propre société de production féministe pour améliorer «l'image des femmes dans l'industrie » disait un article il y a quelques mois.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 21 mai 2016 13 h 10

      Pourquoi est-ce que la prostitution est surtout "un boulot" pour femmes?
      Si vous vous posiez la question de cette manière vous auriez la réponse immédiatement.
      La prostitution (le pouvoir de l'$$$$$$) et le machisme (phallocratie).

  • Marie Nobert - Abonnée 23 mai 2016 01 h 52

    L'évent de(s) «cannes».(!)

    «[...] À l’image du vent.» Pensif. «L'autan emporte le vent.» Une tautologie de l'ordre du premier degré. Bref. La liberté d'expression n'a pas de limite.(!) On parle de quoi?!

    JHS Baril