Un report de quelques mois ne sera pas de trop

Selon l'orientation du comité, le programme doit éviter de présenter un Québec éclaté en de multiples communautés. Il doit plutôt présenter une société homogène, héritant d’un passé partagé, et maintenant rassemblée vers un aboutissement commun.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Selon l'orientation du comité, le programme doit éviter de présenter un Québec éclaté en de multiples communautés. Il doit plutôt présenter une société homogène, héritant d’un passé partagé, et maintenant rassemblée vers un aboutissement commun.

Quand Le Devoir en éditorial (« Temps perdu », 18 mai), sous la plume d’Antoine Robitaille, demande l’implantation sans attendre d’un programme d’histoire que le ministre de l’Éducation a jugé incomplet et a décidé du report, il prend un risque considérable : celui de pousser dans les écoles un cours d’histoire inadéquat pour la formation historique des jeunes Québécois de notre époque. Un risque pris sur le dos d’élèves d’aujourd’hui et d’années à venir, car au Québec les programmes durent longtemps.

Il faut se souvenir que le programme en question a été préparé sous le régime du Parti québécois. Marie Malavoy, la ministre de l’Éducation d’alors, qui estimait que l’enseignement de l’histoire avait « un peu noyé le poisson de la souveraineté » (Le Soleil, 11 octobre 2012), avait confié à un petit comité de proposer une réforme du programme. Le comité était placé sous l’autorité du sociologue Jacques Beauchemin, un fier défenseur et penseur du nationalisme canadien-français traditionnel.

Le rapport du comité, « Le sens de l’histoire », a proposé de ramener au coeur du programme la trame dite nationale de l’historiographie canadienne-française traditionnelle. C’est-à-dire cette succession d’événements ayant ponctué le passé canadien-français : la Conquête, les rébellions, la Confédération, l’Union, les référendums manqués, etc. Une succession d’événements douloureux qui laissent un Québec en état d’inachèvement, état qui ne trouverait rédemption que dans l’indépendance. Or, c’est justement cette « trame nationale » que le comité a proposé comme « fil conducteur » du programme, car, est-il expliqué, c’est elle « qui organise et singularise l’histoire du Québec, depuis les balbutiements d’une communauté découvrant sa singularité jusqu’aux méandres de la “ question nationale ” telle qu’elle circonscrit aujourd’hui nos conflits et nos rassemblements ».

Satisfaite, la ministre Malavoy a demandé au ministère de préparer un programme conforme. Le programme ainsi préparé est donc porteur de cette orientation. Depuis, trois ministres libéraux sont passés au ministère de l’Éducation, sans qu’aucun s’en soit inquiété. Jusqu’à Sébastien Proulx. Mais quand celui-ci modifie le programme et reporte son implantation, il le fait seulement, semble-t-il, en réaction à des plaintes de la minorité linguistique, des communautés culturelles, des Premières Nations, qui ne se trouvent pas adéquatement représentées. Ce qui effectivement paraît être le cas. De fait, il faut comprendre que selon l’orientation décrite ci-devant, le programme doit éviter de présenter un Québec éclaté en de multiples communautés. Il doit plutôt présenter une société homogène, héritant d’un passé partagé, et maintenant rassemblée vers un aboutissement commun.

Identité et particularités

L’éditorialiste Robitaille cite deux extraits, significatifs, du programme. D’abord celui-ci : « La nation n’est jamais achevée ; elle est ouverte et changeante. » Un extrait qui justement souligne l’idée d’inachèvement, mais en même temps rappelle qu’un achèvement reste possible (on sait lequel).

L’autre extrait choisi est plus intéressant encore, en évoquant la stratégie du programme : « Comme les faits n’ont pas la même importance et les événements n’ont pas la même signification pour tous, l’établissement de périodes historiques pour une nation, une société, un groupe repose sur la prise en compte des particularités de son parcours. » Ce qui compte dans cette phrase, c’est le mot « particularités ». Il y aurait donc les membres d’une nation — une société, un groupe, comme si c’était des équivalents ! — qui ensemble partagent les particularités issues d’un parcours commun. Le cours d’histoire enseignerait ces particularités.

Quand on analyse le projet de programme, on s’aperçoit effectivement que l’idée d’un héritage de particularités qui spécifierait les Québécois dans leur ensemble est constamment rappelée. Dans les courtes pages présentant des orientations du programme, le mot « particularités » apparaît 13 fois, et son double, le mot « identité », sous l’acception « identité collective », six fois.

Coïncidence, à côté de la page éditoriale, l’historien Gérard Bouchard traitait le même jour de cette question (« Les pièges de l’identité »). Il écrit ceci : « La volonté de créer ou de renforcer une identité nationale dévie inévitablement vers une recherche de traits distinctifs. » Et, ajoute-t-il, « les traits qu’on finit par invoquer sont presque toujours associés à la majorité culturelle ; la plupart des membres des minorités ne s’y reconnaissent donc pas ». D’où probablement la situation actuelle.

On devine aussi que pour la corriger et parfaire le programme, pour s’assurer qu’il porte une vision moderne de l’éducation historique tenant compte des réalités de notre époque, de notre société, des besoins des élèves d’aujourd’hui, on devine que, pour une telle tâche, quelques mois de report ne seront pas inutiles.

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