Un paradigme toujours de «notre temps»

Manifestation en faveur du «Oui» en mai 1980
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Manifestation en faveur du «Oui» en mai 1980

Le déclencheur


« Aussi, en persistant à concevoir le projet indépendantiste dans ce paradigme de la Révolution tranquille, de nombreux indépendantistes travaillent inconsciemment, et malgré eux, à éloigner le Québec du projet de pays. »

— Danic Parenteau, « La Révolution tranquille et l’idée d’indépendance », Le Devoir, 10 mai.


Dans son texte publié le 10 mai dernier, Danic Parenteau, de la revue Argument, se penche sur la place prépondérante de la Révolution tranquille dans l’imaginaire collectif des indépendantistes québécois au détriment de la saisie de ce qui serait l’époque actuelle, ou « notre temps ». Il se demande notamment pourquoi le paradigme de l’indépendance comme aboutissement de la Révolution tranquille, qui lui apparaît « pourtant de plus en plus dépassé », domine encore le discours indépendantiste. Selon lui, les indépendantistes seraient incapables d’articuler le projet indépendantiste en dehors du paradigme de la Révolution tranquille, devenu avec le temps inactuel et dépassé. Cette fixation nuirait selon lui à l’articulation actuelle d’un projet de pays.

À propos de la notion de paradigme, j’avancerais en premier lieu qu’un changement de paradigme ne s’opère pas en éliminant le paradigme précédent, mais bien en confrontant le paradigme toujours en vigueur à des obstacles nécessitant son incorporation dans un nouveau paradigme plus large qui permette le changement.

Si on peut observer dans l’article de M. Parenteau une longue description du paradigme de la Révolution tranquille et bien peu de choses sur ce que serait un paradigme de « notre temps », c’est, selon moi, parce que le paradigme indépendantiste de l’époque actuelle n’a pas encore été défini et qu’il est faux de penser qu’il doit s’opposer à celui de la Révolution tranquille. Il doit plutôt le contenir et le reconsidérer en le corrigeant et en allant au-delà.

Amnésie collective

En ces temps d’amnésie où les Québécois sont considérés comme des clients ou des bénéficiaires, où ils abandonnent leur patrimoine et démolissent les églises et les maisons historiques, où ils se font imposer des modèles d’aménagement et de développement qui réduisent la vie à la notion de transit entre la maison et le travail — modèles qui gaspillent la nature et l’agriculture et qui n’ont rien à voir avec leurs traditions —, où ils subissent les effets de la mondialisation qui détruit l’économie et les métiers traditionnels, où ils se font traiter d’improductifs, où ils vivent, bref, dans un pays qui se construit sans leur consentement, il m’apparaît réconfortant qu’une majorité d’indépendantistes puissent encore considérer la Révolution tranquille comme un moment révolutionnaire, une des premières grandes réussites de leur évolution politique collective.

Si la Révolution tranquille est encore un paradigme actuel, c’est qu’elle a été le lieu du premier contrat social établi par les Québécois. Ce contrat social a pris acte de la place du pouvoir fédéral, a redéfini celui de l’Assemblée nationale et du gouvernement québécois, a permis au Québec d’exister à l’étranger, a permis l’avènement de la société civile constituée des syndicats, des associations et du patronat. Ce changement radical a été rendu possible grâce à la fin du concordat qui unissait l’Église et le gouvernement de la province de Québec, un concordat révolu à jamais qui donnait à l’Église une influence ultramontaine sur tous les principaux domaines de la société québécoise, éducation et santé, et même sur la conscience intime des individus.

Inventaire

Si M. Parenteau appelle avec raison à un nouveau paradigme, celui-ci devra englober une relecture de celui de la Révolution tranquille. Ce droit d’inventaire ne pourra être fait sans une véritable compréhension des mécanismes qui gouvernaient la société québécoise avant la Révolution tranquille et des mécanismes de remplacement qui ont été négociés dans les moindres détails durant la Révolution tranquille.

La lumière doit être faite sur la répartition actuelle du pouvoir dans la société québécoise qui exclut les citoyens au profit de représentants élus tous les quatre ans sans engagements.

La destruction en cours des paysages québécois, la destruction du patrimoine due à l’amnésie collective, le déclin de qualité de la langue française dans les médias, le détournement général des contenus médiatiques vers le divertissement aux dépens de la culture, le thème même des fêtes du 375e anniversaire de Montréal sont des indices de l’urgence d’expliquer les causes du processus de décomposition.

Il faut aussi se pencher sur l’abandon des nations autochtones, sur le clivage entre les groupes de citoyens accentué par les barrières de la langue et de la religion, sur l’abandon aussi des populations qui se retrouvent dans la misère et de la pauvreté.

Enrayer la déliquescence

En résumé, la prise en compte du paradigme de la Révolution tranquille, un régime sous lequel nous vivons toujours, doit servir de départ à l’élaboration du paradigme actuel qu’appelle Danic Parenteau. Il est heureux que nous comptions encore parmi les indépendantistes quantité de personnes capables de participer à l’inventaire d’une Révolution tranquille à revisiter. De ce travail collectif apparaîtra un projet dont l’indépendance sera l’un des outils et non une fin en soi, l’essentiel étant d’enrayer la déliquescence de la société québécoise.

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