Les pièges de l'identité

Le choix de s'intéresser à la thématique de l’identité pour les candidats à la chefferie du PQ se heurte à des difficultés de taille, selon Gérard Bouchard.
Illustration: Tiffet Le choix de s'intéresser à la thématique de l’identité pour les candidats à la chefferie du PQ se heurte à des difficultés de taille, selon Gérard Bouchard.

On voit déjà que les candidats à la direction du PQ se laissent séduire par la thématique de l’identité. Ce choix paraît légitime dans la mesure où l’une des propriétés principales de toute identité collective est de créer une solidarité entre les personnes concernées, d’où la possibilité de consensus et d’initiatives conjointes. Mais au-delà, ce choix se heurte à trois difficultés de taille.

D’abord, une identité ne se construit pas d’une façon volontariste, suivant un programme ou un plan, quel qu’il soit. C’est une réalité complexe, profonde, qui ne se commande pas vraiment, du moins à l’échelle d’une nation. Une identité prend forme dans la longue durée, souvent à l’insu d’une population. Certes, elle se construit à même de grands événements qui marquent la vie d’une collectivité et se perpétuent dans sa mémoire. Mais elle se nourrit aussi de la multiplication d’épisodes banals et d’interactions diverses dans la quotidienneté. C’est seulement après coup que l’on découvre le fruit de ces deux trames entremêlées.

Les nombreuses tentatives effectuées depuis quelques décennies pour doter l’Union européenne d’une identité continentale devraient servir d’exemple. Les efforts d’une génération de chercheurs et d’intervenants se sont soldés par un échec.

La séduction des traits distinctifs

La volonté de créer ou de renforcer une identité nationale dévie inévitablement vers une recherche de traits distinctifs. Or, c’est souvent une quête illusoire. S’agissant du Québec, une fois qu’on a mentionné le caractère francophone, on se trouve déjà un peu à court d’idées. Notre territoire, nos saisons ? La personnalité de nos villages ? L’urbanisme de nos métropoles ? Nos coutumes, nos traditions ? Notre style de vie, nos moeurs ? Qu’on fasse l’essai ; le résidu, ce qui est vraiment distinctif, est mince.

Cette difficulté est courante. C’est pourquoi les promoteurs de l’identité distincte s’adonnent souvent aux distorsions ou même à l’invention. Mais ce problème en entraîne un autre. Les traits qu’on finit par invoquer sont presque toujours associés à la majorité culturelle ; la plupart des membres des minorités ne s’y reconnaissent donc pas. On comprend donc l’une des nombreuses critiques adressées aux tentatives de construction identitaire : motivées d’abord par un souci d’inclusion, elles versent tôt ou tard dans l’exclusion (symbolique d’abord, sociale ensuite). Comment éviter ces impasses ?

Promouvoir la culture québécoise

L’un des moyens consiste à oeuvrer plutôt au développement de la culture québécoise comme francophonie nord-américaine, comme nous l’avons souvent fait avec succès. En un sens, il n’y a ici rien de neuf, sauf la nécessité d’adapter cet objectif aux conditions du temps présent. Le Québec est devenu une société mondialisée, très diversifiée. Les voies à suivre doivent donc être redéfinies en accord avec les exigences de cette réalité.

La première voie est évidemment celle du français, mais selon une vision élargie. On doit poursuivre énergiquement le combat politique pour assurer la place primordiale de cette langue dans la vie publique. Mais il presse aussi de casser le tabou de la qualité de la langue. Évitons un malentendu : les inventions qui ont conféré au français québécois une personnalité propre sont évidemment les bienvenues. Ce contre quoi il faut se prémunir, c’est l’enseignement défectueux, l’anglicisation galopante et les relâchements complaisants qui, à long terme, engagent notre langue sur la pente de la dialectisation. Cette dérive va immanquablement nous rapetisser et nous isoler. On voit par là que le combat pour l’avenir du français et le combat pour une langue correcte ne sont pas dissociables.

La deuxième voie est celle des valeurs, plus précisément celles qui se sont forgées dans notre histoire et qui constituent l’héritage principal du passé. Le Québec a vécu longtemps sous la dépendance du colonialisme britannique, mais aussi sous la dépendance du haut clergé et des élites qui lui étaient associées. Il en est résulté d’énormes coûts collectifs en même temps qu’un culte pour les valeurs dont notre société a été privée : l’égalité sociale (dont l’égalité hommes-femmes), la démocratie, la liberté collective, la justice sociale, la laïcité. Ajoutons à cela une volonté de développement et d’affirmation collective, de même que la responsabilité d’assurer notre avenir comme minorité culturelle.

Il est remarquable que toutes ces valeurs, profondément enracinées dans la conscience des francophones de vieille ascendance, n’en aient pas moins une portée civique universelle qui les qualifie comme valeurs fondamentales pour l’ensemble de notre société.

La troisième voie est celle de la mémoire. Encore une fois, cette dimension n’est pas restreinte aux Québécois d’origine canadienne-française. Dans sa singularité même, elle est porteuse d’enseignements à caractère universel. Notre passé a quelque chose d’important à dire à tous les Québécois. Il y a deux conditions à respecter : a) ne pas l’amputer, b) ne pas verser dans l’endoctrinement.

La quatrième voie est celle de la création — dans les arts, les lettres, la science, et bien d’autres domaines. Cette voie est présentement négligée. On oublie le rôle éminent qu’elle a tenu dans le passé pour faire du Québec ce qu’il est aujourd’hui.

Chacune de ces voies, ouvertes à tous les Québécois, peut et doit être poursuivie pour elle-même, en toute autonomie, sans arrière-pensée identitaire. Et cependant, à long terme, à la confluence de ces parcours se dessinera à coup sûr une identité forte, vivante et originale. Une identité québécoise.

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25 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 18 mai 2016 01 h 03

    Triste mais irréversible

    ho! que j'aime vos propos ce matin n'est ce pas la préocupation qu'avait Toistoi lorsqu'il parlait du peuple, en fait n'assistons nous pas ce que nous pouvons appelé une assimilation formelle
    ou indirecte, voila ma préocupation ne sommes nous pas enfermé dans un mouvement irréversible , si on fait un bilan comme on dit dans certains milieux , depuis cinquante ans ne sommes nous pas en train de perdre, de la realité ne sommes nous pas passé a une certaine fiction, c'est triste, mais n'est-ce pas irréversible , enfin c'est ce que semblait dire Toistoi, dans Anna, elle se suicide, c'est le train de la vie qui la renverse

  • Yves Côté - Abonné 18 mai 2016 06 h 04

    Etre Québécois...

    Etre Québécois n'est ni attaché à la couleur de la peau de la personne, ni à sa religion ou son athéisme, ni à l'origine ancienne ou récente de sa famille, ni même à sa langue maternelle.
    Etre Québécois, c'est aujourd'hui de se définir comme partie prenante d'une idée, peu importe le temps qui passe. Celle que par la valeur de l'enracinement historique des individus qui forment la majorité réelle du Québec depuis plus de quatre siècles, il est non seulement normal mais souhaitable et légitime, que la langue française y soit la langue commune.
    Celles et ceux ne partageant pas cette identité qui lie notre territoire aux humains qui l'habitent sont, et c'est leur droit le plus stricte, simplement des Canadiens.
    Etre Québécois n'est pas d'une banalité comme d'être pour le hockey ou contre la musique folklorique. Etre Québécois est quelque chose de si déterminant pour la personne, que même en ayant une nationalité (ou deux...) autre que celle de cet Etat, puisqu'il n'est toujours pas émancipé d'une domination politique qui contraint sa propre démocratie à la soumission à une autre, et qui plus est est non-républicaine, son affirmation de la normalité française de la langue pour ce territoire est discriminante d'une adhésion complète au Canada.
    Ce qu'exprime dorénavant presque clairement ce pays toujours britannique lorsqu'il montre convenir pour lui (et tenter d'imposer partout...) d'un bilinguisme officiel qui serait idéal pour le Québec. Lui soumis à des actions politiques canadiennes croissantes par leur étroitesse nationaliste, depuis 1763.
    Chose que nous montrent dorénavant de manière de plus en plus ouverte les gouvernements libéraux du Québec et autres canadiens, qui croient avoir déjà gagné par ces actions de propagande, ces tromperies historiques qu'ils proclament comme vérités et ces stratégies d'affaiblissement politique qu'ils imposent comme jamais auparavant au Québec, depuis la fin de 1995.

    Vive la République à venir du Québec !

    • Claude Bariteau - Abonné 18 mai 2016 13 h 28

      Pour Bouchard, être québécois se voit dans un rétroviseur. C'est derrière. Devant, il y a la voie d'une minorité culturelle dont il imagine qu'elle porteuse de valeurs civiques universelles, ce que devrait garantir la langue française et, du coup, inciter les gens de l'immigration à s'agglutiner à cette minorité.

      Comme réflexion, disons qu'il y a des manques. Toutes les minorités culturelles demeurent des minorités culturelles si elles veulent se reproduire en regardant dans le rétroviseur.

      Or, sur la route de l'histoire, celle devant le parre-brise, une minorité n'a pas d'avenir si elle ne compose pas avec les autres voyageurs qui sillonnent les mêmes routes sur le même territoire. Et voyager avec les autres sur ces routes et ce territoire implique d'en définir l'aménagement, les règles et tout ce qui fait qu'il y a du commun qui se crée.

      Monsieur Bouchard ne refuse pas le commun canadien. Il l'aime tellement qu'il se voit au Québec comme « membre penseur » d'une minorité culturelle au service du Canada plutôt qu'au service des gens qu'il côtoie sur les routes du Québec.

      En cela, il lui est impossible de penser le pays du QUébec comme fondateur d'une nation politique, car, pour lui, cette nation est déjà là dans le rétroviseur.

  • Jacques Grenier - Abonné 18 mai 2016 06 h 18

    jacques h. grenier

    Quelle fausseté intellectuelle que ce texte. Une sortie en dehors des frontières du Québec lui ferait grand bien.

    • Cyril Dionne - Abonné 18 mai 2016 21 h 56

      Bien d'accord avec vous M. Grenier.

      "Le Québec est devenu une société mondialisée, très diversifiée. Les voies à suivre doivent donc être redéfinies en accord avec les exigences de cette réalité."

      Ah! Le fameux mondialisme et la diversification. Comme dans citoyen du monde et de nulle part. Les sociétés du libre échange qui carburent au mondialisme ont créé des fossés entre les riches et les pauvres. À quand le Trump québécois ?

      "La première voie est évidemment celle du français"

      Le Québec est en train d'être assimilé. Les jeunes, de plus en plus, deviennent bilingues. Et le bilinguisme n'est que l'antichambre de l'assimilation complète.

      "La deuxième voie est celle des valeurs"

      Les valeurs québécoises ont été rejetées par une minorité anglo-saxonne et de nouveaux canadiens. Tout ce qui est français pour eux, doit être occulté de la société canadienne.

      "La troisième voie est celle de la mémoire"

      Les libéraux viennent de mettre à l'index la nouvelle réforme de l'histoire dans les écoles. Plus rien à dire sur ce sujet.

      "La quatrième voie est celle de la création"

      Création comme dans "américaine". Plusieurs de nos artistes essaient de vendre leurs produits sur le marché américain (plus de 325 millions d'âmes qui sont riches), quitte à renier son identité et sa culture. Vous en connaissez plusieurs ?

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 18 mai 2016 06 h 36

    Bref !

    « Chacune de ces voies, ouvertes à tous les Québécois » (Gérard Bouchard, Titulaire de Chaire, UQÀC)

    Vraiment ?

    Vien qu’elles soient séduisantes et universelles, ces valeurs, d’application similaire à d’autres nations-pays-peuples, ne sauraient entraîner ni l’indépendance ni cette quête d’identité que cherche à peaufiner le Québec, et ce, depuis des temps immémoriaux !

    Ces valeurs, issues des Lumières, demeurent comme fragiles à concevoir et maintenir, surtout devant d’autres types de valeurs susceptibles de les annihiler, notamment au pressoir invasif liés au phénomène de la mondialisation de forces hétérogènes !

    D’exemple, la France, confrontée à d’autres forces, est en-train, actuellement, de perdre ses propres valeurs, précisément celles que le présent texte espère témoigner ou convaincre !

    Bref ! - 18 mai 2016 -

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 18 mai 2016 06 h 50

    Bref !

    Corrigé :

    « Chacune de ces voies, ouvertes à tous les Québécois » (Gérard Bouchard, Titulaire de Chaire, UQÀC)

    Vraiment ?

    Bien qu’elles soient séduisantes et universelles, ces valeurs, d’application similaire à d’autres nations-pays-peuples, ne sauraient entraîner ni l’indépendance ni cette quête d’identité que cherche à peaufiner le Québec, et ce, depuis des temps immémoriaux !

    Ces valeurs, issues des Lumières, demeurent comme fragiles à concevoir et maintenir, surtout devant d’autres types de valeurs susceptibles de les annihiler, notamment au pressoir invasif liés au phénomène de la mondialisation de forces hétérogènes !

    D’exemple, la France, confrontée à d’autres forces, est en-train, actuellement, de perdre ses propres valeurs, précisément celles que le présent texte espère témoigner ou convaincre !

    Bref ! - 18 mai 2016 -