Réconciliation turco-israélienne à l’horizon?

Le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan
Photo: Adem Altan Agence France-Presse Le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan

Il y a des signes qui ne trompent pas : Israël pourra ouvrir un bureau de liaison au siège de l’OTAN à Bruxelles dans les prochains jours. Une demande qui était sur la table depuis des années, mais qui n’avait pas pu être concrétisée jusqu’ici… en raison du veto de la Turquie, opposée depuis 2010 à toute tentative de coopération entre l’OTAN et Israël. Il semble que le veto a finalement été levé. Pourquoi ?

De plus, le moment est délicat, puisque le premier ministre turc Ahmet Davutoglu a récemment annoncé sa démission-surprise. Il sera remplacé avant la fin du mois. Son départ était souhaité, voire imposé par le président Recep Tayyip Erdogan, pourtant de la même famille politique — le Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir depuis 2002. Ce départ précipité reflète la volonté d’Erdogan de renforcer sa mainmise du pouvoir et de ne supporter aucune rivalité, même hypothétique.

Justement, le changement de premier ministre peut être utilisé par Erdogan pour un changement de cap en politique étrangère, puisque M. Davutoglu fut l’architecte idéologique de la politique étrangère de l’AKP, taxée de néo-ottomane. Dans son chef-d’oeuvre publié en 2001, La profondeur stratégique, M. Davutoglu, professeur de relations internationales, estimait que le partenariat stratégique de la Turquie avec Israël, lancé par des accords de coopération militaire en 1996, était nocif pour l’image de la Turquie dans le monde arabo-musulman. Alors que, pour lui, la Turquie a un rôle historique à jouer dans l’espace de l’ancien Empire ottoman.

Incident-clé

Une fois au pouvoir, l’AKP n’a pourtant pas coupé aussitôt les ponts avec Israël. Au contraire, premier ministre à l’époque, M. Erdogan se rendit en Israël en 2005 pour une visite officielle afin de promouvoir les relations entre les deux pays. Juste après la victoire du Hamas dans les élections municipales palestiniennes, cependant, les dirigeants du mouvement, considéré comme terroriste par Israël et par de nombreux pays occidentaux, ont été accueillis en héros à Ankara. Commença alors le long processus de dégradation des relations.

La goutte qui a fait déborder le vase fut l’incident de la flottille Mavi Marmara en mai 2010, quand neuf turcs, membres des ONG islamistes ont été tués par l’armée israélienne, alors qu’ils tentaient de parvenir à Gaza et briser l’embargo israélien imposé à ce territoire dirigé par le Hamas. Ankara a rappelé son ambassadeur et, depuis, tout va mal entre les deux pays.

Mais l’eau a coulé sous les ponts : depuis l’été 2015, l’armée turque — qui fut un acteur majeur du rapprochement turco-israélien des années 1990 — est engagée dans un combat sans merci contre le PKK dans le sud-est du pays ; et le président Erdogan cherche des voies pour briser son isolement dans le monde occidental ; côté israélien, le gouvernement Nétanyahou désire réduire l’isolement régional de son pays, surtout depuis que l’accord nucléaire a été signé entre l’Iran et l’Occident.

Ainsi, les diplomates turcs et israéliens tiennent des réunions régulières depuis des mois. La presse turque ne cesse d’évoquer des signaux positifs, en rappelant, d’une part, que les liens commerciaux bilatéraux n’ont pas vraiment été affectés par la crise politique et représentent 6 milliards de dollars par année et, d’autre part, la possibilité de bénéficier des ressources gazières israéliennes récemment découvertes en Méditerranée orientale.

Réconciliation

Le moment est alors opportun pour une réconciliation, d’autant plus que le président Erdogan a maintenant l’occasion de blâmer son ancien premier ministre de tous les maux de la politique étrangère turque actuelle. Le pays est en pleine crise avec la Russie en raison de la crise syrienne ; la Turquie estime que l’objectif numéro un en Syrie doit rester le départ d’Assad, alors que cela semble ne plus être une priorité pour l’Occident ; les alliés de la Turquie accusent celles-ci d’entretenir une relation ambiguë avec le groupe État islamique et lui reprochent son refus de coopérer avec les Kurdes syriens ; la Turquie refuse, toujours malgré la position inverse de ses alliés occidentaux, de reconnaître le régime du général Sissi en Égypte, l’AKP préférant garder des relations privilégiées avec les Frères musulmans et des organisations proches de ceux-ci, dont le Hamas… Tout cela, sans parler de la crise migratoire qui continue d’empoisonner les relations avec l’UE malgré l’accord passé en mars dernier.

Le regard que le président Erdogan porte sur Israël n’est pas vraiment différent de celui de son ancien premier ministre. La différence est que M. Erdogan a prouvé à maintes reprises qu’il est un leader pragmatique. C’est pourquoi il peut tirer profit du départ de M. Davutoglu pour faire des changements de politique étrangère, dans l’espoir de réduire les critiques de plus en plus sévères adressées à son égard en Occident. Il n’est pas un secret non plus que les États-Unis attendent cette réconciliation avec impatience.

Renouer avec Israël représenterait un changement important dans la direction de la politique étrangère turque. Il est maintenant entre les mains d’Erdogan de décider si oui ou non ce changement viendra. Cela sera à lui aussi de faire avaler la pilule à ses électeurs.

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1 commentaire
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 16 mai 2016 05 h 32

    … tensions !

    « Renouer avec Israël représenterait un changement important dans la direction de la politique étrangère turque. » (Tolga Bilener, professeur de géopolitique, U Galatasaray, Istanbul, Turquie)

    Truffé d’honorables motivations stratégiques, ce genre de scénario, de dernier recours ou de pis-aller, tend à ressembler au cheval de Troie, un cadeau miné et piégé susceptible de surprises indésirables tant et si bien que des indices d’émergence régionale de l’Empire ottomane semblent, a contrario, refaire surface !

    Attention Israël …

    … tensions ! - 16 mai 2016 -