Témoignage - Merci d'avoir été là, M. Ryan

Cher M. Ryan,

J'ai souvenir d'avoir demandé, tout jeune, à mon père, quelle était la meilleure façon d'apprendre la politique. Sa réponse avait été la suivante: «Lire les éditoriaux de Claude Ryan.» Quelques années plus tard, alors que j'étais camelot du journal Le Devoir, j'ai scrupuleusement suivi ce conseil empreint de sagesse. Je ne l'ai jamais regretté.

Plusieurs l'ont dit ou écrit: vous aviez une capacité d'analyse et un esprit de synthèse hors du commun. En quelques paragraphes denses mais combien lumineux et éclairants, les questions les plus compliquées, les problèmes les plus complexes et les enjeux les plus nébuleux étaient traités avec une clarté et une limpidité qui n'avaient d'égales que la rigueur et l'honnêteté intellectuelles qui étaient votre marque de commerce, si vous me permettez l'expression.

En plus de votre sens aigu des valeurs et des principes auxquels vous étiez indéfectiblement attaché, ces qualités constituaient les principaux points d'ancrage de cette indépendance d'esprit et de cette liberté de penser que vous revendiquiez haut et fort. Pendant toutes ces années où j'ai lu avec plaisir vos éditoriaux, j'ai éprouvé, à l'instar de vos nombreux et fidèles lecteurs, le sentiment de côtoyer un homme de réflexion dont le jugement sûr constituait une précieuse garantie d'équilibre et de sagesse.

Aussi ai-je été littéralement séduit par la force de votre analyse et de votre argumentation lorsque vous avez livré, en 1977, une présentation mémorable aux militants du Parti libéral du Québec réunis en congrès sous le thème «Le Québec des libertés». L'accueil des militants fut d'ailleurs tel que nombre d'observateurs y ont vu un véritable plébiscite auquel vous avez d'abord opposé un refus «irrévocable et ferme».

Le 10 janvier 1978, vous êtes revenu sur votre décision et vous êtes porté candidat à la direction du PLQ. J'ai eu le privilège et le bonheur de travailler au sein de votre équipe de campagne et de vivre les moments intenses et forts du congrès d'avril 1978. De cet événement inoubliable et des années de militantisme qui ont suivi, je conserve des souvenirs impérissables, certes, mais aussi la conviction d'avoir vécu une des très belles pages de l'histoire du parti et du Québec, et je vous en remercie chaleureusement.

Pas de dépendance à la politique!

Quelques mois après le congrès à la direction, alors que j'assumais les fonctions de permanent jeunesse et de président intérimaire de la commission jeunesse, vous avez honoré de votre présence une poignée de jeunes idéalistes qui s'étaient retrouvés, un samedi, dans l'une des salles de réunion du PLQ, rue Gilford, à Montréal. Nous préparions alors une première véritable «offensive» organisée de jeunes libéraux dans les milieux collégiaux et universitaires, jusqu'alors considérés comme des châteaux forts impénétrables du Parti québécois.

Cet après-midi-là, tel un père préoccupé par l'avenir de ses enfants, vous avez cru opportun et utile de nous mettre en garde contre le danger de négliger nos études et de devenir «dépendants de la politique». Cette douche, un peu froide à notre goût, s'est avérée salutaire. Nous sommes en effet quelques-uns à avoir suivi ce conseil fort judicieux dont je vous saurai gré toute ma vie.

Pendant toute la durée de mes études, à l'Université d'Ottawa, nous avons eu des échanges épistolaires fort intéressants. Avec la générosité que tous vous reconnaissent, vous répondiez personnellement à vos lettres, poussant même l'élégance jusqu'à les dactylographier vous-même.

Énergie et discipline

Au cours de votre passage à la tête du PLQ, vous avez été l'initiateur d'une véritable révolution tranquille qui allait changer à tout jamais le parti. C'est vous qui lui avez insufflé l'énergie et la discipline nécessaires pour maîtriser les techniques du financement populaire et pour produire des documents de réflexion aussi majeurs que le Livre beige sur le renouvellement du fédéralisme canadien. C'est vous qui avez su convaincre des candidates de la trempe de Solange Chaput-Rolland de se joindre à l'équipe libérale et de contribuer à la victoire référendaire du NON, en mai 1980.

Ce fut ensuite l'amorce du processus qui allait conduire au tristement célèbre épisode du rapatriement unilatéral de la Constitution canadienne, une démarche précipitée qui a très sérieusement ébranlé, voire divisé le Québec, le PLQ et votre leadership. Si ma mémoire ne me joue pas de tour, c'est pendant la période du «combat» en vue de gagner le vote de confiance des militants libéraux, lors du congrès qui allait suivre la défaite électorale crève-coeur de 1981, que j'ai eu l'immense plaisir, en compagnie de quelques jeunes militants, de partager avec vous et votre famille un souper à la maison familiale du boulevard Saint-Joseph. À cette occasion, nous avons pu prendre encore davantage la mesure des qualités d'attention, d'écoute et de dialogue de l'être profondément humain et attachant que vous étiez.

Quelques semaines plus tard, c'est avec déception et regret que nous avons pris acte de votre décision de quitter votre poste de chef du PLQ. À cette époque, vous avez laissé aux militants libéraux un document pénétrant et inspirant qui, tout comme la majorité de vos écrits, n'a rien perdu de sa profondeur, de son acuité et de sa pertinence. Québec d'abord demeure, pour tout un chacun qui croit en l'avenir de notre nation, un appel qui mérite d'être entendu. Au même titre que le document Les Valeurs libérales et le Québec moderne, que vous avez publié en 2002, ce texte constitue un remarquable testament politique qui devrait inspirer nombre de générations à venir.

L'histoire retient déjà votre contribution majeure et remarquable aux gouvernements de Robert Bourassa. Votre départ laisse un grand vide dans le coeur de toutes les personnes qui veulent encore croire aux vertus du fédéralisme canadien mais qui ont été découragées plus souvent qu'à leur tour par la vision archaïque, méprisante, cynique et belliqueuse d'une frange inique et prompte à jeter l'anathème sur tous ceux qui adhéraient à une conception ouverte et généreuse du fédéralisme canadien.

Ce matin, en regardant le fleurdelisé flotter à mi-mât, au-dessus de notre Assemblée nationale, je constate encore une fois qu'il n'y a rien de plus triste que le drapeau en berne d'une nation, surtout lorsqu'il vous signifie personnellement qu'un chapitre contenant de fort belles pages de votre vie se ferme à tout jamais.

Merci d'avoir été là, M. Ryan.

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