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La Révolution tranquille et l’idée indépendantiste

L’appel à l’indépendance s’accompagne de plus en plus ces dernières années d’un sens de l’urgence, soutient Daniel Parenteau.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir L’appel à l’indépendance s’accompagne de plus en plus ces dernières années d’un sens de l’urgence, soutient Daniel Parenteau.

Bien qu’un demi-siècle nous sépare de la Révolution tranquille, cette dernière continue d’occuper une place prépondérante dans l’imaginaire collectif des Québécois. Un nombre important de nos contemporains semblent incapables de se départir de l’arrière-plan de cette époque historique pour saisir notre temps et pour penser nos perspectives d’avenir. C’est dans la sphère politique, et au premier chef chez les indépendantistes, que la persistance du « paradigme de la Révolution tranquille » se fait peut-être le plus visible.

Malgré deux défaites référendaires et un lent déclin de ses appuis ces dernières années, notamment dans les urnes, le discours officiel indépendantiste reste encore presque entièrement dominé par ce paradigme, alors même qu’il apparaît pourtant de plus en plus dépassé, en particulier chez les plus jeunes, pour donner sens à ce projet. De nombreux indépendantistes semblent se montrer incapables de penser l’indépendance du Québec à l’extérieur des schèmes de pensée hérités de la Révolution tranquille.

La Révolution tranquille a certainement constitué une conjoncture politique exceptionnelle pour l’émergence du projet indépendantiste. Alors que celui-ci avait été très largement mis en veilleuse depuis l’échec de la Révolte des patriotes, les années 1960 ont en effet fourni à ce projet une signification forte et actuelle, laquelle s’est articulée autour de l’idée d’« émancipation collective ».

Affirmation naturelle

Le projet indépendantiste a pu se concevoir à l’époque comme l’aboutissement du vaste processus historique d’émancipation collective de la Révolution tranquille. Après un rattrapage économique important, l’affirmation d’une culture renouvelée, l’expression d’une ambition internationale, la création de nouvelles institutions étatiques nationales et, surtout, la formulation d’une nouvelle identité nationale québécoise (succédant à celle, traditionnelle, canadienne-française), il apparaissait comme coulant de source que la prochaine étape fût pour le peuple québécois de se donner un État complet. L’indépendance du Québec devait marquer le terme ultime de la Révolution tranquille. Ainsi conçu, ce projet était facilement compréhensible pour l’ensemble des Québécois, à tel point qu’on pouvait à l’époque y adhérer ou, au contraire, le rejeter au nom du fédéralisme, sans qu’aucune explication ne fût nécessaire pour comprendre sa signification et son actualité.

Seulement, l’imaginaire collectif québécois ne carbure plus aujourd’hui à cet appel émancipateur. Les Québécois ne ressentent plus ce besoin de s’émanciper, persuadés qu’ils le sont déjà. Cette émancipation est bien sûr essentiellement vécue sur un mode individuel, mais l’idée selon laquelle le peuple québécois doit s’affranchir d’un état d’infériorité par rapport aux Canadiens n’a plus guère de résonance chez les Québécois contemporains, à plus forte raison chez ceux de la génération montante.

Si l’évocation directe de la Révolution tranquille ou de l’idéal d’émancipation collective qui s’y rattache se fait plus rare de nos jours chez les représentants officiels de l’option indépendantiste, force est néanmoins d’observer la persistance, en arrière-fond, du paradigme de la Révolution tranquille dans leur discours. L’appel à l’indépendance s’accompagne de plus en plus ces dernières années d’un sens de l’urgence : il faut faire l’indépendance, avant qu’il ne soit trop tard, c’est-à-dire, avant que la « fenêtre historique » qui a permis à ce projet d’émerger ne se referme. Pour de nombreux indépendantistes, nous sommes en effet à l’heure de la dernière chance, car d’ici peu, lorsque les conditions politiques, économiques et sociales qui ont conduit à l’émergence de l’idée d’indépendance auront disparu — conditions qui sont précisément celles de la Révolution tranquille —, ce ne sera alors plus possible.

Or, le véritable danger pour le projet indépendantiste ne se trouve pas tellement dans la fermeture de cette « fenêtre historique ». Il réside plutôt dans l’incapacité des indépendantistes eux-mêmes à l’articuler à l’extérieur d’un paradigme devenu avec le temps inactuel et donc dépassé. Autrement dit, le danger n’est pas tellement de ne pas réaliser rapidement l’indépendance pendant qu’il en est encore temps, mais de persister à penser que c’est le même paradigme qui a permis à l’idée indépendantiste d’émerger dans les années 1960, d’être portée au pouvoir en 1976 et de conduire le Québec au point de rupture en 1980 et en 1995, qui va permettre au peuple québécois de fonder une République libre dans les années à venir.

Discours dépassé

Les idées politiques ne meurent véritablement jamais, tant qu’il continue d’exister des forces politiques pour s’en réclamer. Aussi l’idée d’indépendance politique peut-elle sans doute survivre encore longtemps au Québec, et ce, sans pour autant que jamais celle-ci ne se fasse. Mais la force d’une idée politique se mesure toujours également à sa capacité à se définir comme enjeu politique actuel. Elle tire toujours son efficacité de son adéquation à une conjoncture politique précise, elle apparaît en tant que réponse à des enjeux criants, elle oblige tous les acteurs politiques à se positionner par rapport à elle, et, le cas échéant, elle force le destin d’un peuple.

Reconnaissons en ce sens que la principale faiblesse du discours indépendantiste officiel d’aujourd’hui tient à son apparente inactualité. Soyons clairs : ce projet est fondamentalement tout aussi actuel qu’il l’était dans les années 1960, ou même qu’en 1837. La liberté pour tout peuple ne constitue-t-elle pas en quelque sorte sa condition « normale » d’existence collective ? Mais le discours officiel qui porte l’idée d’indépendance apparaît aujourd’hui quant à lui dépassé, car prisonnier d’un paradigme lui-même devenu inactuel.

Aussi, en persistant à concevoir le projet indépendantiste dans ce paradigme de la Révolution tranquille, de nombreux indépendantistes travaillent-ils inconsciemment, et malgré eux, à éloigner le Québec du projet de pays.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait du dernier numéro de la revue Argument (vol. 18, no 2, 2016,  revueargument.ca).
13 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 10 mai 2016 03 h 20

    Faits...

    "Seulement, l’imaginaire collectif québécois ne carbure plus aujourd’hui à cet appel émancipateur. Les Québécois ne ressentent plus ce besoin de s’émanciper, persuadés qu’ils le sont déjà. Cette émancipation est bien sûr essentiellement vécue sur un mode individuel, mais l’idée selon laquelle le peuple québécois doit s’affranchir d’un état d’infériorité par rapport aux Canadiens n’a plus guère de résonance chez les Québécois contemporains, à plus forte raison chez ceux de la génération montante", écrivez-vous ici Monsieur Parenteau.
    Obligé ici, je serai bref.
    Votre paragraphe montre hors de tout doute possible l'ignorance historique largement et habilement encouragée et cultivée au Canada depuis 1995-96. Et au Québec avant n'importe où ailleurs, par intérêt constant de domination politique des Québécois par un Canada à majorité linguistique et culturelle anglophone ; D'abord avec les jeunes et les nouveaux arrivants.
    Après des années d'efforts conjugués au Québec à instruire et éduquer les individus à leur propre valeur de société nord-américaine originale, cela incluant la période tumultueuse mais aussi remarquable des années 60-70, vingt ans se terminent maintenant où la commune mesure canadienne n'a fait que pousser dans le sens de la régression : régression éducative et sociale.
    Ce que montre, selon moi, votre réflexion critique d'aujourd'hui, faite sans doute de bonne foi, mais qui passe complètement à côté de son sujet réel.
    Bien que le questionnement sur "le discours officiel" des élites indépendantistes mérite d'être examiné, là-dessus je ne peux que vous donner raison.
    Mais seulement, il doit être examiné avec un esprit critique qui dans sa prise en compte de la réalité, évite de rayer de la carte les événements du passé aussi importants et déterminants que peuvent être les virages de société.
    Surtout lorsque d'évidence, par lacunes diverses, nous voyons nombre individus ne pas savoir quoi faire de certains faits pourtant bien historiques...
    VLQL !

  • Micheline Duhaime - Abonnée 10 mai 2016 07 h 01

    Qui identifiera les nouveaux paramètres ?

    Le pare-brise est toujours plus grand que le rétroviseur; façon de suggérer que c'est en avant que ça se passe. Qui donc identifiera les paramètres des générations montantes à partir desquels on "réinventerait" le discours souverainiste ? Quel candidat à la direction du PQ proposera un moyen et un lieu où une réflexion indépendante de ce type se fera ?

    Yvan Lamonde

  • André Nadon - Inscrit 10 mai 2016 07 h 15

    Du verbiage.

    La lettre de Danic Parenteau s'apparente plus à du verbiage qu'à préciser le nouveau paradigme auquel les indépendantistes font face.
    Quel est-il ce paradigme? nous n'en savons rien.
    Une chose est sûre, c'est que ceux qui profitent du système en place, ne veulent pour rien au monde qu'il disparaisse et sont prêts à y mettre le prix pour ce faire, par tous les moyens, incluant la fourberie et les mesures de guerre.
    Qu'on pense au 1% qui s'accapare la richesse de la majorité et qui est très satisfait du régime en place.
    Nous, indépendantistes, devons mettre les mêmes efforts que nos adversaires pour convaincre nos concitoyens qu'il n'y a de salut que dans la liberté.

  • Andréas Schwab - Abonné 10 mai 2016 08 h 32

    Ya-t-il un nouveau paradigme, et si oui, quel est-il?

    • Jacques Patenaude - Abonné 10 mai 2016 10 h 16

      Le nouveau paradigme?
      Tranquillement il s'installe: nous redevenons des canadiens français minoritaires dans un pays de tradition anglosaxonne. Sans doute la plus grosse minorité mais minorité quand même. Les générations qui nous ont précédées voyaient le Canada comme constitué de peuples fondateurs, la révolution tranquille a suscité le rêve d'une nation québécoise. Actuellement le nouveau paradigme qui s'installe c'est celui d'être la plus grosse minorité canadienne. Personnellement je crois que ce sera un retour en arrière qui va faire ressortir les vieux démons canadiens.

  • Jean-François Trottier - Abonné 10 mai 2016 09 h 47

    Comme ils sont beaux les paradigmes...

    M. Parenteau, nommez je vous prie les "nouveaux paradigmes" qui devraient guider un mouvement vers la nécessaire indépendance.

    Il est toujours facile de dire que les anciennes idées sont dépassées. N'importe qui a toujours raison en sortant des paroles si vieilles que déjà Jacob a dû les dire à Esaü.

    Rien de plus ancien que de dire que l'ancien est dépassé.

    Alors, quels sont ces paradigmes ? Un peu de précision peut-être ?

    Dans la réalité, la capitalisation est encore infime/infirme chez les Québécois. Le niveau d'éducation recommence à stagner. L'esprit si créatif ici recommence à être acheté par des étrangers dès qu'il est un peu payant et la morosité reigne.
    La superbe des anglophones est redevenue à l'ordre du jour.
    Les jobs sont pour beaucoup insuffisantes pour faire vire une petite famille, et les exigences d'efficacité des employeurs sont de plus en plus élevées.

    Vous avez raison, nous n'en sommes plus à la Révolution Tranquille. Les ressemblances entre notre monde et celui du 19ème siècle abondent, tant ici qu'ailleurs en Occident... et je ne parle pas de la poudrière Africaine. Capitalisme sauvage, frontières tout juste bonnes à tenir les gens en laisse mais ni les corporations ni surtout les banques, Les paradigmes sont "différents" : le recul est net et de plus en plus oppressant.
    Ajoutons le racisme larvé partout, les "méchants Occidentaux" ou les "monstres Islamiques".
    Ici ce sont les "pôvres anglos" et les lois "si tracassières" pour eux, versus la "majorité franco" si frileuse que protectionniste... dans les fait il n'y a pas plus frileux que les anglos, s'pas, et ils forment la seule majorité ici, mais bon, c'est une question d'image.
    Ces nouveau paradigmes ressemblent à de vieilles godasses qu'on croyait jetées aux orties.
    Il y a aussi ce "tout nouveau" paradigme: l'aveuglement d'une génération qui se croit très ouverte au monde alors qu'elle ne l'est qu'à des slogans bourrés de fleurs et vides de toute réalité.

    • Réal Ouellet - Inscrit 10 mai 2016 19 h 27

      J'aurais aimé finir de vous lire!