Yvon Charbonneau, un homme engagé

Yvon Charbonneau en 1983, alors qu’il dirigeait la Centrale de l’enseignement du Québec.
Photo: La Presse canadienne Yvon Charbonneau en 1983, alors qu’il dirigeait la Centrale de l’enseignement du Québec.

Avec le décès d’Yvon Charbonneau, le 22 avril, le Québec voit s’éteindre la dernière figure emblématique de la lutte du Front commun de 1972, après Marcel Pepin et Louis Laberge.

Homme d’idées, travailleur acharné d’une grande rigueur intellectuelle, défenseur zélé de la langue française, il a présidé aux destinées de la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ) — aujourd’hui Centrale des syndicats du Québec (CSQ) — pendant près de vingt ans dans des périodes particulièrement troubles. Il a d’abord occupé la présidence de 1970 à 1978, puis de 1982 à 1988, arrimant durablement cette organisation au mouvement syndical québécois.

Issu d’un milieu modeste où, selon ses dires, le travail et l’éducation constituaient, avec la religion, l’entraide et la discipline, les points cardinaux de l’existence, il se destine tout naturellement à l’enseignement. Après un stage de coopération en Tunisie où il s’ouvre aux réalités internationales, il devient un défenseur indéfectible de la cause palestinienne.

Aspiré dans le tourbillon social entourant la modernisation de l’État québécois dans les années 1960, il s’investit dans le syndicalisme pour faire en sorte que les enseignants aient voix au chapitre et se fassent respecter. Sa démarche syndicale participe de l’oeuvre amorcée par son prédécesseur, G.-Raymond Laliberté, et s’inscrit dans son prolongement : démocratisation du système d’éducation, réorientation de l’action des organisations professionnelles enseignantes dans la mouvance de la Révolution tranquille (l’assurance maladie, par exemple), raccordement au mouvement syndical par la transformation de la Corporation des enseignants du Québec en Centrale de l’enseignement du Québec entraînant l’élargissement des solidarités et l’ouverture à d’autres catégories de travailleurs.

Son arrivée à la tête de la CEQ coïncide à peu de choses près avec la crise d’octobre 1970. Il s’associe alors à d’autres personnalités rassemblées par Claude Ryan, directeur du Devoir, pour réclamer des gouvernements une solution négociée. Appel hélas ignoré au profit de la Loi sur les mesures de guerre.

Conjuguer et intégrer

C’est à l’occasion de la première grande négociation du secteur public qu’il s’illustre, dans le contexte effervescent de la montée des luttes ouvrières et de l’essor des luttes de libération nationale, voire de remise en cause du système capitaliste.

Surmontant leurs divisions traditionnelles, les dirigeants syndicaux unissent leurs forces pour constituer un premier Front commun et réclament une table centrale pour négocier la politique salariale de l’État. La suite est bien connue. La négociation se transforme vite en une grande mêlée sociopolitique. L’affrontement avec l’État entraîne néanmoins des gains majeurs pour les salariés, même si les chefs syndicaux payent de leur personne le défi des injonctions par un « stage à l’ombre à Orsainville ».

Au sortir de cette période, Charbonneau souhaite que l’organisation aborde de nouveaux terrains, comme la condition des femmes, la mise sur pied d’un front de l’éducation et la pédagogie de conscientisation. On retrouve là une constante de son action : le souci de conjuguer et d’intégrer, au sein de l’organisation syndicale, les préoccupations d’ordre professionnel, l’action revendicative et l’engagement sociopolitique.

Une nouvelle dynamique

Après une négociation difficile en 1975-1976 à l’enseigne de la lutte contre la Loi anti-inflation, qui se solde par des gains significatifs sur le plan des salaires et des vacances, s’ouvre une nouvelle dynamique avec le gouvernement péquiste fraîchement élu. Celle-ci sera caractérisée par une plus grande ambivalence dans les rapports du monde syndical avec l’État. Fructueuse au début, la relation devient plus problématique dans le second mandat, à compter de 1981, quand la situation économique se dégrade.

Après une éclipse dont il profite pour faire une maîtrise en science politique, Yvon Charbonneau revient à la CEQ à titre de conseiller spécial à la demande de Robert Gaulin, qui l’a remplacé comme président en 1978. Ce dernier ayant renoncé à se présenter en 1982, Charbonneau reprend la présidence en plein milieu d’une négociation particulièrement ardue pour la mener à terme.

Dans un contexte de récession économique brutale et de crise des finances publiques, cette négociation donne lieu à des affrontements très durs et finit en désastre pour tous les protagonistes. Les salariés se voient imposer par décrets des reculs majeurs sur les salaires, les régimes de retraite, la tâche, sans compter des amendes pour plusieurs. Le PQ est renvoyé sur les banquettes de l’opposition pendant neuf ans.

Se retrousser les manches

Sans se décourager, Charbonneau appelle les troupes à retrousser leurs manches pour récupérer le droit de négocier, élargir les assises de la Centrale, détricoter les dispositions des décrets, organiser les contestations juridiques, susciter les appuis internationaux, bref, reconstruire un rapport de forces. Outre ces initiatives de remobilisation, il consacre ses dernières années de leader syndical à l’établissement de nouvelles solidarités et à la réflexion sur les transformations en cours de l’environnement socio-économique : la prolifération des nouvelles technologies, le développement de la précarité du travail, les services à la petite enfance, le libre-échange et le néolibéralisme. On retiendra plus particulièrement son engagement inspiré par des valeurs de démocratie et de changement social, ancré dans les réalités du travail, dans l’éducation et dans les services publics.

6 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 7 mai 2016 03 h 07

    Tous...

    Tous, au Québec, nous sommes aujourd'hui encore un peu plus en deuil de ces personnes qui avaient développé une vision claire et courageuse du Québec des Québécois.
    De ce Québec ouvert sur le monde grâce à sa spécificité culturelle française de langue et métis de valeurs sociales.
    Comme nombre de cette génération, cet homme jamais n'aura fuit les difficultés pour se rendre la vie plus facile.
    Il nous laisse en héritage l'exemple d'une vie engagée.
    Qu'en ferons-nous donc chacun de nous ?

    Que mes condoléances les plus sincères accompagnent la famille et les proches de Monsieur Charbonneau.

  • André Nadon - Abonné 7 mai 2016 07 h 43

    Un bon ouvrier, sans plus.

    Dans le monde syndical, Yvon Charbonneau fit un bon travail.
    Dans le monde politique, Yvon Charbonneau fit un bon travail.
    C'est ce qu'on appelle un bon ouvrier, quel que soit le travail à accomplir.
    Il fut à l'avant-scène, dans le sillage des Pépin et Chartrand, sans plus, comme d'ailleurs bien d'autres soi-disant "leaders".
    Un bon ouvrier, quoi.

    • Yves Côté - Abonné 7 mai 2016 15 h 42

      Monsieur Nadon, selon moi, être un bon ouvrier est une chose remarquable pour quiconque a le sens des vraies valeurs.

      Merci de votre lecture.

    • André Nadon - Abonné 8 mai 2016 08 h 07

      À Yves Côté,
      ce qui est vrai pourvu que ces valeurs ne changent pas selon le vent ou ses propres ambitions.
      Vous avez connu Yvon Charbonneau de l'intérieur, défendant vos intérêts par tous les moyens, quels qu'ils soient.
      J'ai connu Yvon Charbonneau de l'extérieur et subit les effets de ses tactiques à valeurs variables et non pas nécessairement vraies comme vous le prétendez, tant pour le syndicalisme que pour la politique

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 7 mai 2016 14 h 39

    À la CEQ pendant près de vingt ans ? Quinze serait plus juste.

    Cela dit, M. Beaulne ne parle pas des «années libérales» de M. Charbonneau. C'est là que son affaire s'est gâtée. Pepin et Laberge n'auraient jamais milité pour le PLQ et le PLC. Jamais! Une grosse tache dans sa carrière.

    • Yves Côté - Abonné 7 mai 2016 15 h 42

      Qui de nous ne fait pas d'erreur ?
      Et combien en font qui sont ensuite capables de se reprendre ?

      Merci de votre lecture.