L’UQAM contre elle-même

Ce sont les professeurs et les étudiants qui sont les véritables cadres de l’UQAM, écrit M. Thériault.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Ce sont les professeurs et les étudiants qui sont les véritables cadres de l’UQAM, écrit M. Thériault.

Lors de son entretien au Devoir (11 mars), Robert Proulx, recteur de l’UQAM, affirmait que les politiques d’austérité minaient la paix sociale. Elles l’empêcheraient notamment de s’entendre avec les différents syndicats de son institution. Si une telle affirmation est juste pour l’ensemble de la société québécoise, voire pour l’ensemble des sociétés soumises aux politiques néolibérales d’austérité, il serait faux de réduire les crises que vit l’institution de la rue Saint-Denis à cet effet de conjoncture.

L’UQAM est en proie à une crise institutionnelle profonde que l’on peut faire remonter à sa fondation en plein coeur de la Révolution tranquille. L’université fut créée comme une université populaire avec le mandat de participer à la démocratisation du savoir. À la manière de Vincennes en France, elle fut le lieu de l’expérimentation progressiste et gauchiste des années 1970.

Ce fut une réussite exemplaire. L’Université réussit sa tâche de donner un savoir universitaire à une génération d’individus issus de familles sans aucune tradition universitaire. En sciences humaine et sociale, en gestion, en droit et ailleurs, elle développa des programmes originaux qui surent doter le Québec d’une créativité nouvelle. Pendant des années, elle sut attirer des professeurs compétents que la vivacité de l’institution comblait.

Très tôt, l’UQAM se dota d’une structure institutionnelle originale. Les programmes (dimension universitaire) furent dissociés des départements (dimension gestionnaire) de façon à ne pas soumettre la scolarité à des considérations budgétaires. À l’inverse de la plupart des universités depuis le Moyen Âge, l’UQAM ne fut pas dotée de facultés, ce qui devait en théorie la libérer des limitations disciplinaires.

L’autogestion uqamienne

Sans doyens jusqu’à tout récemment et avec seulement quelques cadres (recteurs et vice-recteurs), les assemblées départementales devinrent les lieux véritables de gestion. Ce sont elles qui, au bout du compte, embauchent, distribuent les promotions et évaluent les professeurs. Les dirigeants de l’Université, y compris le recteur, seront élus par l’ensemble des membres de la communauté (professeurs, personnel administratif, étudiants). Les professeurs et les étudiants sont majoritaires à la Commission des études de l’institution et en forte minorité au conseil d’administration. Ce sont eux (professeurs et étudiants) les véritables cadres de l’UQAM. Tout récemment encore, le doyen de l’École de gestion, dans son désir de scission avec l’UQAM, invoquait la légitimité de l’assemblée des professeurs qui l’avait élu sur celle de l’institution qui l’embauchait.

Les universités sont dans nos sociétés les institutions les plus autogérées. Mais l’UQAM est, parmi les universités, l’université la plus autogérée. Jusqu’à tout récemment, lorsqu’il y avait grève des professeurs, tous les professeurs, doyens y compris, étaient en grève, à l’exception des trois ou quatre vice-recteurs et du recteur. Ici, quand la base s’impose, il n’y a littéralement plus personne au sommet pour répondre.

Cette structure décentralisée, largement autogérée, l’UQAM la doit largement au militantisme de ses syndicats et particulièrement du Syndicat des professeurs de l’Université du Québec à Montréal (SPUQ). La grande grève de 1976 est dans la mémoire uqamienne le véritable moment de fondation de l’UQAM autogérée.

Le militantisme syndical a effectivement permis d’établir à l’interne cette structure autogérée, tout comme il a permis un régime de dégrèvements de ses enseignants qui fait l’envie des autres universités québécoises. Cette force ne s’est pas répercutée à l’extérieur, l’UQAM n’eut pas pour autant un meilleur financement. Elle reste en comparaison une université largement sous-financée, et ses professeurs, selon l’affirmation même de leur syndicat (SPUQ), sont les moins bien payés du Québec.

L’austérité et le syndicalisme de combat

Cette combinaison d’une autogestion et d’un militantisme syndical a pu fonctionner tant que l’UQAM était en progression démographique. Les exigences internes du syndicat des professeurs pouvaient être répercutées sur la croissance des revenus ou encore sur les autres groupes professionnels. Ce sont les chargés de cours qui assurent majoritairement l’enseignement dans l’institution ; en cela, l’UQAM est championne. Malgré une solidarité intersyndicale de façade, l’Université est autogérée par ses 1250 professeurs réguliers.

Ce pelletage par en avant n’est dorénavant plus possible. L’austérité imposée par les gouvernements, la faible croissance de sa population étudiante et, maintenant, la décroissance des inscriptions — en grande partie liée au climat politique tumultueux de l’UQAM (les autres institutions montréalaises croissent) — mettent l’institution devant des choix difficiles. L’Institution est en péril.

Dans une logique autogestionnaire, on aurait dû s’attendre à une concertation des différents corps de l’institution. Mais c’est le contraire qui s’est produit. Un syndicalisme de combat tant chez les étudiants que chez les professeurs s’est installé, plus virulent que jamais. Dans la présente négociation collective, la crise financière et la baisse des inscriptions sont niées. Au nom de la collégialité (autogestion), le syndicat refuse même que les professeurs aient nominalement un patron.

En fait, les crises sociales de l’UQAM émanent principalement de cette confusion entre l’autogestion et le syndicalisme de combat. Comment gérer une université où le nombre de professeurs, la moyenne cible d’étudiants par cours, les permanences, promotions, les dégrèvements d’enseignement et les principales instances sont aux mains d’un syndicat qui, au moment d’une crise interne, se comporte comme s’il faisait face à un patron du XIXe siècle ?

Une institution autogérée exige un syndicalisme de coopération, et non un syndicalisme de combat. Pour conserver un régime d’autogestion, il faut troquer le syndicalisme de combat pour une attitude plus participative. Car c’est finalement contre elle-même que l’UQAM autogérée se bat.

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