Libre opinion: L'homme du Devoir

La mort de Claude Ryan est un deuil éprouvant à la fois pour sa famille, l'ensemble de la société québécoise et la communauté journalistique du pays. Ses lecteurs, même quand ils n'étaient pas tous d'accord avec ses conclusions, voyaient en lui un géant du métier, un éditorialiste qui s'imposait par le fond et la forme, par la cohérence de son propos et un remarquable pouvoir d'analyse politique.

Cet homme avait une résistance physique et intellectuelle peu commune. Depuis son arrivée au Devoir en 1964, il n'était pas rare que ses journées de travail s'étendent sur une quinzaine d'heures. Qu'il fût bien portant ou souffrant, surtout ces derniers mois, il s'engageait dans la rédaction d'articles analytiques sur les sujets les plus ardus, par exemple sur le mariage entre homosexuels. Il pouvait passer la nuit à lire un ouvrage imposant publié la veille (sur l'économie, la démocratie ou les autochtones) et le commenter le lendemain en page éditoriale.

Directeur du Devoir, journaliste rigoureux, analyste lucide et pénétrant, tantôt sévère, tantôt indulgent, il conservait des liens professionnels et amicaux dans plusieurs provinces, de même qu'aux États-Unis et en Europe, avec des universitaires, des élus et des chroniqueurs.

L'austérité que dégageait parfois sa personnalité aux yeux de ceux qui le connaissaient peu révélait bientôt un homme enjoué et une évidente disposition à la bonne humeur. Ce qui ne l'empêchait pas d'exprimer en clair sa contrariété sur un ton définitif, à propos de questions qu'il jugeait essentielles, en présence d'interlocuteurs qui ne partageaient pas son avis.

Pas un homme d'équipe

Nommé directeur du Devoir en 1964 après un séjour de quelques années comme secrétaire national de l'Action catholique, il n'était pas vraiment un homme d'équipe comme l'avaient été avant lui Gérard Filion et André Laurendeau. Mais, tout en limitant la durée des entretiens dans son bureau, il accueillait sur demande ceux des journalistes ou des hommes publics qui sollicitaient ses conseils.

Il se refusait toutefois aux longues palabres avec les principaux cadres de la rédaction appelés quotidiennement à débattre des éditoriaux et du traitement des nouvelles majeures du lendemain. Il fallait dire ce qu'on avait à dire, éviter les répétitions et conclure en peu de mots. Ceux qui n'observaient pas cette règle étaient aussitôt rappelés à l'ordre.

Il m'arriva un jour de lui suggérer une réunion de quelques professeurs de l'Université de Montréal sur les qualités et les faiblesses de l'enseignement supérieur. Il me répondit aussitôt: «Franchement, monsieur Roy, j'ai pas de temps à perdre avec ce monde-là!»

Avec le directeur, le vouvoiement était bien sûr de rigueur, comme il l'avait été avec MM. Filion et Laurendeau avant lui. Quelques exceptions étaient tolérées lorsqu'un jeune rédacteur avait bien connu l'un de ces messieurs plusieurs années auparavant et que la familiarité était devenue naturelle.

De l'intransigeance à l'indulgence

Claude Ryan ne se laissait jamais bousculer ou intimider par les manifestations syndicales de ses journalistes au cours des conflits de travail qui n'ont pas épargné le journal. Mais, quand la tension et l'hostilité propres aux négociations devenaient trop irritantes, le directeur savait se montrer conciliant: ce qu'il refusait depuis un mois devenait soudain possible et la détente s'opérait comme par magie. Certains conflits de travail se sont révélés plus pénibles parce que le directeur refusait de céder au syndicat des pouvoirs qui relevaient de la seule direction.

Autoritaire et parfois intransigeant durant une longue période à l'égard de ses journalistes, dont il attendait, au-delà du talent et de la bonne volonté, des efforts de création et d'originalité, Claude Ryan s'est montré plus indulgent en fin de mandat et lorsqu'il eut quitté Le Devoir. C'est ainsi qu'à l'occasion d'un colloque sur l'information à l'Université Laval, en 2001, il fit l'éloge du chef d'information et du rédacteur en chef que j'avais été au Devoir. Émotion et surprise... D'autres collègues ont aussi été réhabilités à cette époque.

Un phénomène analogue s'était produit lorsque M. Ryan éprouva des difficultés avec son caucus du PLQ à l'Assemblée nationale. Il n'a pas été bien compris de ses députés; il n'a pas fait non plus beaucoup d'effort pour les comprendre. En revanche, il a réussi à rationaliser le fonctionnement de son équipe parlementaire. Puis, comme ministre du gouvernement Bourassa à l'Éducation et à la Sécurité publique, il a joué un rôle majeur.

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