Témoignage - Mon ami, Monsieur Ryan

Jusqu'à ma dernière conversation avec lui, le dimanche 11 janvier dernier, Claude Ryan aura été fidèle à lui-même. «La fidélité à soi-même, me disait-il, est la plus importante et la plus exigeante des fidélités.»

Nous avons alors vécu deux belles heures. L'homme était affaibli, mais il demeurait toujours aussi vif intellectuellement, il continuait à faire preuve de sa lucidité proverbiale, il conservait son regard perçant et affichait le sourire auquel il m'avait habitué. J'ai même eu droit à quelques rires qui, de façon bien compréhensible, étaient un peu moins tonitruants qu'autrefois.

Malgré les circonstances, cette rencontre s'est déroulée selon le scénario habituel et a ressemblé aux innombrables autres dont ma vie a été enrichie. Il y a eu peu de formules conventionnelles de courtoisie. Il m'a donné quelques nouvelles de lui — il fallait bien parler de son état de santé —, et puis, très vite, s'est engagé un échange sur l'état des choses, sur la société en général et sur la politique en particulier.

Inévitablement, notre dernière rencontre fit place à quelques réactions émotives de part et d'autre. M. Ryan était très conscient de sa situation. Il parsema ses commentaires de nouvelles de chacun de ses enfants. Il en était si fier. «Madeleine les a bien élevés», a-t-il déclaré. «Ça se fait à deux, M. Ryan, ai-je répliqué. Croyez-moi, on aime autant son père que sa mère, d'un amour différent mais tout aussi profond.» Cela, il le savait en fait et en était heureux. À vrai dire, il était grandement impressionné par la manière si attentive dont ses enfants s'occupaient de lui.

Toujours le conseiller

En dépit de sa conscience aiguë de son état, il demeurait généreux de ses analyses et de ses commentaires. Il a partagé avec moi sa satisfaction à la suite du long entretien qu'il avait eu la semaine précédente avec Jean Charest. «Une vraie bonne discussion de fond», dont il était content. Jean Chrétien lui avait téléphoné une ou deux semaines plus tôt et ils avaient eu un bel échange: tous deux pourraient tourner la page en toute paix. Il fut particulièrement sensible à l'appel que lui fit Paul Martin à l'occasion du jour de l'An. Le premier ministre lui a dit que le pays avait encore besoin de ses conseils. Même si M. Ryan savait déjà qu'il ne pourrait plus guère offrir ses opinions à ses concitoyens, il a apprécié au plus haut point la délicatesse du nouveau premier ministre.

J'allais bientôt effectuer une tournée canadienne et, donc, visiter chacune des 10 provinces ainsi que les trois territoires. M. Ryan en était fier. «Tu vas bien faire ça, assura-t-il. Il est grand, le pays. Nous sommes chanceux.» J'ai ensuite eu droit, sur chacune des rencontres que j'allais faire, à des précisions accompagnées d'anecdotes du référendum de 1980 et de bien d'autres considérations enrichissantes.

Je ne pouvais pas ignorer que ces quelques heures de rencontre seraient nos derniers moments ensemble. «N'oublie pas de me donner des nouvelles de ton voyage», insista-t-il. Nous avons eu par la suite deux conversations téléphoniques pendant lesquelles j'ai partagé une fois de plus mon analyse. Mais, lors de son anniversaire, le 25 janvier, je n'ai pu lui parler: il dormait bien ce matin-là... J'ai simplement laissé un message. [...]

Une chance

Qu'il est mémorable le chemin parcouru depuis notre première rencontre! Ma première rencontre avec cet homme hors du commun à tant d'égards remonte à 1975. Léon Dion, qui m'avait enseigné à l'Université Laval, l'avait organisée à la suite d'une lettre ouverte que j'avais publiée dans Le Devoir et qui avait mené à mon recrutement comme journaliste. Cette rencontre devait marquer ma vie de façon indélébile, notamment parce qu'elle allait mener à mon premier engagement politique. J'assumai en effet la fonction de directeur de cabinet de M. Ryan qui était devenu chef du Parti libéral du Québec. Il m'avait alors invité à l'appeler Claude, conformément aux usages qu'il avait remarqués dans le milieu politique. Il avait précisé: «Je vous appellerai Pierre, M. Pettigrew.» Je n'y suis jamais arrivé. Lui, oui! Ce qui n'a nullement empêché l'amitié profonde qui nous a unis.

J'ai par ailleurs eu la chance de passer des heures et des heures à sillonner les routes du Québec en compagnie de Claude Ryan, puis de poursuivre les réflexions et discussions à la table familiale. Il connaissait tout le monde: en politique, dans la magistrature, en affaires, en littérature, à l'Université. Et son réseau, qui débordait largement le Québec, était impressionnant. [...]

Claude Ryan aura marqué profondément sa société. J'espère que son influence persistera longtemps, en raison surtout de son engagement, de son exigence, de sa persévérance. Il aura inspiré un grand nombre de ses concitoyens, et sur plusieurs générations. Peu d'hommes auront connu une vie publique aussi durable que la sienne: quelque 50 ans! À titre d'illustration, je signalerai ceci: une des dernières joies de mon grand-père maternel consistait à commenter avec son frère les éditoriaux de Claude Ryan. Nous étions dans les années 1960, et M. Ryan figurait déjà depuis un bon moment parmi les lumières de sa société.

Sa lumière vient de s'éteindre, du moins en ce monde. Quant à l'autre monde, Claude Ryan l'attendait sereinement...

Les idées, l'influence de cet homme agiront encore. Du moins, je l'espère pour les plus démunis qu'il n'a jamais oubliés, pour les minorités auxquelles il s'est toujours montré sensible. Car s'il a été attaché d'abord et avant tout à la liberté individuelle, Claude Ryan n'a jamais renié sa sensibilité aux valeurs collectives.

Il aura sans relâche cherché le juste équilibre en tout, ce qui n'est pas la moindre de ses contributions. Pour le Québec, sa patrie qu'il a chérie. Pour le Canada, son pays qu'il a honoré d'un attachement indéfectible.

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