De l’étiquetage à la cruelle inconséquence

Les biotechnologies ont notamment permis d’intensifier les productions (réduisant ainsi l’impact écologique de l’agriculture), de diminuer l’utilisation des pesticides et d’augmenter les revenus des producteurs.
Photo: Matthew Thayer Associated Press Les biotechnologies ont notamment permis d’intensifier les productions (réduisant ainsi l’impact écologique de l’agriculture), de diminuer l’utilisation des pesticides et d’augmenter les revenus des producteurs.

Pour plusieurs, le « droit de savoir ce que l’on mange » impliquerait l’étiquetage obligatoire des produits alimentaires issus du génie génétique, communément appelés OGM (organismes génétiquement modifiés). La promotion de l’étiquetage est aussi une occasion d’attirer l’attention sur leurs effets allégués sur la santé et l’environnement. Or, l’approche des groupes anti-OGM diverge radicalement de l’ensemble des connaissances scientifiques du domaine et est la source de graves conséquences sociales et écologiques.

Pratiquée par les humains depuis plus de 10 000 ans, la modification génétique est un processus indissociable de la domestication du vivant. Même sans en saisir les mécanismes, les humains ont su sélectionner à leur avantage des plantes et animaux ayant subi des mutations, insertions ou délétions de la séquence d’ADN qui leur conféraient des bénéfices d’un point de vue agroalimentaire.

Depuis vingt ans, les biotechnologies ont graduellement fait passer la modification génétique du domaine de l’artisanat à celui de l’ingénierie : elles permettent aujourd’hui un travail de haute précision en vue d’obtenir en peu de temps des résultats bien plus prévisibles. Une étude récente confirme que les biotechnologies ont permis d’intensifier les productions (réduisant ainsi l’impact écologique de l’agriculture), de diminuer l’utilisation des pesticides et d’augmenter les revenus des producteurs. Elles ont également eu un impact favorable sur les rotations des cultures, la diversification des productions, la réduction des émissions de gaz à effet de serre, la qualité des sols, la qualité nutritionnelle et la durée de conservation des aliments ainsi que la résistance aux intempéries et aux maladies.

Des risques ?

Les OGM sont néanmoins sujets à controverse. Les milieux écologistes sont particulièrement rébarbatifs envers eux, et ce, pour des raisons qui sont à ce point mal avisées qu’elles nuisent au déploiement d’une agriculture plus écoresponsable et mieux outillée pour assurer la sécurité alimentaire.

Issus d’une myriade de processus et destinés à une myriade de fonctions, les produits considérés comme OGM ne peuvent pas être associés à une caractéristique commune. Ainsi, les généralisations sur leurs effets négatifs allégués sont souvent erronées. En effet, une récente étude synthétisant 10 ans de recherche sur les OGM à travers près de 1800 publications n’a décelé aucune évidence d’effets nocifs sur la santé humaine liés leur consommation. Une autre étude similaire, elle aussi étalée sur 10 ans, conclut que la littérature scientifique ne rapporte aucune évidence d’effets écologiques nocifs liés aux cultures OGM, notamment sur la biodiversité, qui au contraire est parfois favorisée.

Graves conséquences

Malgré une dissonance marquée avec l’état des connaissances actuelles, les positions véhiculées par les mouvements anti-OGM portent dans l’opinion publique. Selon un récent sondage mené aux États-Unis, 88 % des scientifiques sont d’avis que les OGM sont sécuritaires (un consensus équivalant à celui en faveur de l’origine humaine des changements climatiques) contre 37 % de la population. Du coup, la population est généralement favorable à l’étiquetage obligatoire, ce qui selon les scientifiques risque plutôt d’induire le public en erreur.

Au Canada, l’introduction de nouvelles variétés ou espèces — issues ou non du génie génétique — fait l’objet d’analyses, d’essais et de suivis sur la santé et l’environnement. Sachant que les réglementations nous assurent que les produits agroalimentaires sont sains, on peut s’interroger sur l’utilité d’un étiquetage obligatoire avertissant les consommateurs d’un danger inexistant, si ce n’est pour susciter de la méfiance. On pourrait néanmoins espérer qu’un étiquetage éventuel permette, par transparence, de regagner la confiance du public. Ce n’est toutefois pas ce qui s’est passé en Europe, où les commerçants ont souvent retiré des tablettes des produits étiquetés OGM, privant ainsi les cultures de bénéfices considérables.

Les améliorations obtenues grâce aux biotechnologies sont d’autant plus grandes lorsqu’on s’éloigne du monde industrialisé, où le moindre bénéfice a des effets substantiels sur la qualité de vie, et où les pressions politiques menant au blocage des OGM sont cruellement inconséquentes. Ainsi restreint-on le déploiement de cultures plus résistantes aux maladies et aux intempéries, causant des pertes alimentaires majeures, ou celui du riz doré, qui pourrait combler les besoins de millions d’enfants en vitamine A, dont la carence peut entraîner la cécité ou la mort. Enfin, d’innombrables drames humains sont causés par d’ignobles politiques de refus de lots d’aide alimentaire d’urgence contenant des OGM.

Incontournables

L’insécurité alimentaire, les déficits nutritionnels, la dégradation des sols, les changements climatiques, la chute de la biodiversité, la surutilisation de pesticides, la concentration des moyens de production et de distribution ainsi que le brevetage excessif du vivant sont tous des maux couramment attribués aux OGM, mais qui sont transversaux à tous les domaines de l’agriculture. D’ici trente ans, nous devrons presque doubler la production alimentaire du monde pour combler nos besoins, et ce, dans un contexte de changements climatiques et de fragilisation des écosystèmes.

La diminution drastique des coûts de séquençage de l’ADN au cours de la dernière décennie amène une meilleure connaissance des génomes ainsi que le développement de nouveaux outils plus raffinés pour développer de nouvelles variétés. Les biotechnologies font partie de notre trousse d’outils pour définir une agriculture menant vers une sécurité alimentaire accrue et un développement plus écoresponsable.

21 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 30 avril 2016 08 h 13

    Bataille d'arrière-garde

    On était tellement mieux avant les OGM, les engrais chimiques, les vaccins, les antibiotiques et autres inventions contre nature, quand la moitié des enfants mouraient en bas âge.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 30 avril 2016 12 h 34

      On est tellement mieux avec la chimiothérapie, la radiotherapie pour combattre les multiples cancers dûs à la pollution et à l'environnement. On est tellement mieux avec les poulets, lapins ...bourrés d'antibiotiques ce qui diminue le nombre d'antibiotiques actifs pour les humains. On est tellement mieux que Santé Canada déconseille de manger la plupart des poissons péchés dans nos lacs. Et on sera encore tellement mieux quand nous serons en partie voire entièrement programmés .... Ah Progrès quand tu nous tiens !
      Pierre Leyraud

    • Sylvain Auclair - Abonné 1 mai 2016 10 h 19

      Un des principaux problèmes des OGM est que les cultivateurs deviennent totalement dépendants des grandes entreprises.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 30 avril 2016 10 h 02

    SCIENCE SANS CONSCIENCE !

    Quand on lit laphrase "L’insécurité alimentaire, les déficits nutritionnels, la dégradation des sols, les changements climatiques, la chute de la biodiversité, la surutilisation de pesticides, la concentration des moyens de production et de distribution ainsi que le brevetage excessif du vivant sont tous des maux couramment attribués aux OGM, mais qui sont transversaux à tous les domaines de l’agriculture." on est attérré de constater que des chercheurs ne voient pas les liens qu'il y a entre tous les maux décrits et les OGM sos prétexte que les OGM ne sont pa leurs causes. Ce sont-ils jamais posés les questions concernant ce qui est en cause dans tous les procès qui visent non seulement les "faucheurs" anti-OGM mais aussi les paysans et agriculteurs qui résistent, sous une forme ou sous une autre, aux producteurs OGM? Quand on constate chaque année des phénomènes de surproduction alimentaires ( fruits, lait ...) on peut se demander si la sécurité alimentaire, dont parlent les auteurs, ne pourrait être obtenue par une meilleure distribution et répartition alimentaire de ce qui est produit ?
    Enfin si les OGM font partis des biotechnologies voilà une raison de plus d'exiger l'étiquetage obligatoire !
    Pierre Leyraud

  • Sylvain Dionne - Inscrit 30 avril 2016 10 h 56

    Démagogie!

    Des études démontrent que les OGM impliquent davantage de pesticides car ils sont créés justement pour être plus résistants aux pesticides pour en augmenter l'utilisation! Je pense que je n'ai rien à démontrer en ne citant que le cas de Monsanto et de ses procédés... Alors quand je vois des mots que vous utilisez, tels que "graves conséquences sociales et écologiques", "aucune évidence d’effets nocifs " (faux car je suis allergique au soya depuis qu'on y a introduit un gène des noix du brésil), "cruellement", "ignobles", la machoire m'en décroche devant tant de récupération et de projection (au sens freudien du terme). Je croirais entendre un discours de Trump... Que dire du brevet sur le vivant menant à l'arrestation d'agriculteurs dont les champs ont été contaminés par le pollen d'OGM et par la rareté d'accès aux grains d'origine! Arrêter vos mensonges! Des agiculteurs se rendent compte aussi que les rendements ne sont pas au rendez-vous.

    Autre argument démagogique de cet article: "Pratiquée par les humains depuis plus de 10 000 ans, la modification génétique est un processus indissociable de la domestication du vivant". Les croisements génétiques sont loin d'être une modification génétique! Si les croisements n'étaient pas compatibles naturellement, ils n'existeraient pas! Modifier des gènes au niveau moléculaire est vraiment autre chose et c'est court-circuiter ce que la nature a mis des millions d'années de processus biochimiques et d'équilibre entre les espèces à accomplir (j'ai étudié en biochimie aussi)! Le principe de précaution, vous en faites quoi?

    Une autre citation: "...en Europe, où les commerçants ont souvent retiré des tablettes des produits étiquetés OGM, privant ainsi les cultures de bénéfices considérables.". Je pense que c'est plutôt la privation des bénéfices des compagnies produisant des OGM et non des cultures!

    Bref, ce que vous suggérez est: "Faites-nous confiance, nous savons ce qui est bon pour vous et nous sommes les experts. Vou

    • Serge-Étienne Parent - Abonné 2 mai 2016 10 h 28

      Notre intervention se veut une participation constructive au débat public. Si les cultures résistantes au glyphosate (Round-up) ont permis des économies en herbicides, ce n'est plus le cas aujourd'hui, la technologie ayant rapidement vieilli. Pour ce qui est des insecticides, la technologie Bt permet aux plantes de produire elle-même un insecticide: il n'y a souvent dans ce cas pas d'insecticide complémentaire à appliquer. Et les économies sont substancielles.
      Référence: http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.137

      Tout mécanisme de sélection artificielle est une modification génétique. Pour une histoire de la modification génétique:
      http://www.nature.com/scitable/knowledge/library/h

      Le principe de précaution est souvent pris à l'envers. Il est décrit comme suit (Principe 15 de la Déclaration de Rio, 1992): "En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l'absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l'adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l'environnement." http://www.un.org/french/events/rio92/aconf15126vo

      Cordialement,

      SÉP

    • Serge-Étienne Parent - Abonné 2 mai 2016 14 h 09

      Pour information complémentaire: Le potentiel allergène de la variété de soya comportant une protéine de noix du Brésil a été reconnu tôt dans son développement. C'est pourquoi cette variété ne s'est jamais retrouvée sur les tablettes.

  • Michelle Monette - Inscrite 30 avril 2016 12 h 54

    une meilleure sécurité alimentaire ne dépend pas de OGM

    C'est le mode de distribution de la richesse qui créé l'insécurité alimentaire, associée à un gaspillage incroyable d'aliments. Il faudrait d'abord s'attaquer à ces problèmes. Je ne suis ni contre, ni pour les OGM. Par contre, j'aurais apprécié que vous nous rassuriez qu'aucune entreprise agro-alimentaire ne finance vos recherches. Par souci de transparence.

    • Serge-Étienne Parent - Abonné 2 mai 2016 10 h 30

      Sur la cause politique de l'insécurité alimentaire, le diagnostic me semble bon. Mais pendant que l'ONU cherche une solution politique qui ne vient pas, notre position est qu'il est cruellement inconséquent de bloquer le déployment de cultures ayant un haut potentiel agroalimentaire, et par surcroît pour des raisons qui ne sont pas supporter par des évidences. Le problème de perte alimentaire est différent d'une région à l'autre. Dans le monde occidental, c'est surtout un problème de gaspillage. Dans les pays plus défavorisés, ce sont des tas de problèmes différents tout le long du cycle agroalimentaire (de la semence à la bouche jusqu'à la prochaine semence) dus aux manques de moyens, d'infrastructures (conservation, transport) et de partage d'information dans les réseaux de distribution. Mes travaux sont financés partiellement par le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et par des producteurs agricoles.

  • Pierre Robineault - Abonné 30 avril 2016 12 h 59

    Peut-être, mais ...

    Qu'en est-il toutefois du phénomène de la monopolisation des OGM par Monsanto dans les pays sous-développés en particulier? De l'uniformisation de toute autre semence par voie de polénisation et een particulie de certaines espèces indigènes? Qu'en est-il de la poursuite de Monsanto contre un cultivateur qu'on accusait d'avoir "copier" (?) les semences OGMisées, en Saskatchewan si ma mémoire est bonne, alors que le vent en était le coupable? Et ce cri d'alarme lancé par les agriculteurs de l'Inde devant la disparition graduelle de la diversité dans le riz depuis l'arrivée des OGM de Monsanto dans leur pays?
    Vous rappelez-vous de cet agriculteur texan financé par Monsanto pour voyager au Mexique et revenir avec une grande variété de grains de semence de haricots, pour que Monsanto puisse y inscrire son avis de "copyright"?
    Vous avez peut-être raison quant à l'amélioration de la qualité alimentaire, mais ce ne seront pas des universitaires comme vous qui vont commercialiser le tout, les oligarques de ce monde s'en chargent déjà en une opération commerciale basée essentiellement sur la nécessaire uniformisation en faisant disparaître tout autre "compétiteur biodiversifié".
    (Cela dit avec une pensée tout à coup pour l'aquaculture du saumon en pleine mer et ses effets semblables.)

    Pierre Robineault

    • Serge-Étienne Parent - Abonné 2 mai 2016 10 h 32

      Il y a en effet oligopole sur les semences (OGM ou non), et nous le dénonçons dans l'article. Les risques des effets des transferts génétiques entre OGM et autres cultures ou espèces sont considérés comme négligeables.
      http://www.ebr-journal.org/articles/ebr/pdf/2008/0

      Les initiatives internationales de banque de matériel génétique pour conserver les variétés anciennes sont à mon avis très intéressantes. Le riz doré est libre de redevance. Et puisque le génie génétique se démocratise, des initiatives publiques se multiplient et mènent souvent à des solutions libres de droits.