J’ai connu Marcel par un poème

Marcel Dubé
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Marcel Dubé

J'ai connu Marcel quand Radio-Canada était culturel et cultivé. On pouvait créer et jouer en français à la radio de grandes choses, comme Électre de Sophocle, Prométhée enchaîné et d’autres choses, allant du grec à l’italien (Pirandello), l’espagnol (Lorca), l’américain, Tennessee Williams, Miller, O’Neill, plus Shakespeare, Molière et jusqu’aux Québécois : Claude Gauvreau, Hubert Aquin, jusqu’à Marcel Dubé ! À la radio, il y avait des émissions dramatiques d’une durée de 2 heures, de 1 heure, de 30 minutes.

Justement, j’ai connu Marcel par la radio, par un poème qui m’a été offert par Guy Beaulne, le réalisateur de l’émission Nouveautés dramatiques. J’ai créé un grand morceau de cette belle poésie naissante de Marcel : Celle qui faisait entrer le printemps par la fenêtre. Guy Beaulne, le réalisateur, m’a ensuite invitée à rencontrer l’auteur dans la régie du studio. J’ai donc rencontré MON auteur : une chance pour moi, à peine sortie de l’adolescence. Mon auteur qui allait créer tous ces beaux personnages qu’il allait imaginer et écrire pour moi… et pour d’autres.

C’est dans cette régie qu’il m’a parlé de la petite Denise dans De l’autre côté du mur, qu’on allait répéter au collège Sainte-Marie et jouer au théâtre du Gesù pour le grand festival dramatique du Canada. Ensuite, on est allé le jouer à la fin du festival à Saint-Jean, Nouveau-Brunswick. Allait suivre Zone à Montréal et Victoria, Colombie-Britannique, où on a tout remporté — et Chambre à louer aussi, autre année, autre festival, autres prix.

Au retour de Victoria, Zone, on l’a jouée pendant deux semaines au théâtre à Montréal, où le papa de Marcel, Eugène, depuis le quartier Crémazie jusqu’à Sherbrooke et De Lorimier, venait en bus et tramway aller-retour pour voir la pièce tous les soirs, tellement il était fier de notre Marcel ! Nous formions déjà une belle famille théâtrale.

Marcel, un grand personnage marquant que tu m’as écrit : Florence, un cadeau.

Florence, qui est un peu le Québec qui se révolte, qui veut s’émanciper tout comme le simple soldat Joseph Latour.

Bravo pour tes superbes et grandes créations radio, télé, théâtre, tes poèmes. Toi, l’éveilleur des ouvriers et des grands Québécois de la Révolution tranquille. (Le tremblement de terre qu’a créé Zone.)

Maintenant, Marcel, je te vois sur une belle grande étoile en haut, loin, tu brilles. Je t’imagine : accompagné de notre premier metteur en scène, Robert Rivard, de Tit Noir, Hubert Loiselle, de Tarzan, Guy Godin, de Jean-Louis Paris, notre juge de Zone, de mes parents « télé » de Florence, Fernande Larivière et Paul Guèvremont, de mes parents de Florence à la Comédie canadienne, Denise Pelletier et Jean Duceppe.

Avec eux, avec toi, sur l’étoile, il y a ton papa Eugène, ta maman Juliette et puis ta soeur et tes frères Jacqueline, André, Yves, Jean et le petit Michel. Et aussi Paul Blouin et Claude Léveillée, qui t’a écrit de si grandes musiques. Je les imagine : ils te regardent et sont tous très émus, très fiers, ils t’embrassent fort tous assis avec toi sur la grande étoile, ils t’attendaient.

Avant que la petite Denise alias Francine de Chambre à louer alias Cigale alias Ciboulette, avant qu’elles ne passent toutes « de l’autre côté du mur » dans la « zone » pour trouver une « chambre à louer » afin de faire le « bilan » de Suzie et Florence en… « octobre » ! Avant tout ça, il y avait eu celle qui t’aime si fort : « celle qui faisait entrer le printemps par la fenêtre ». Avec toute ma tendresse, pour conclure, je veux dédier ce qui suit à Francine Dubé, Mariette Dubé et Bernard Dubé, quelques vers de Celle qui faisait entrer le printemps par la fenêtre :

Maman, tout à l’heure, j’ai regardé dehors

Et je crois que c’était le printemps
Parce que le ciel était tout bleu tout neuf,
Tout ruisselant de soleil.
Maman, dehors, c’est beau !
C’est nouveau, c’est comme une surprise
Maman, n’est-ce pas que la vie va être belle !
 

Et les derniers vers du Dimanche et la mer :

Beaux comme deux anges

Ils se voient pour la première fois
La jeune fille sourit d’un sourire comme
On n’en verra jamais plus
Le garçon sourit d’un sourire
Qui n’existe plus.
 

C’était peut-être un prélude à l’existence, à la vie de Ciboulette et Tarzan de Zone. Ciboulette (qui n’a pas été touchée par la police) s’étend sur le corps de Tarzan (qui, lui, vient d’être tué par la police).

Et les derniers mots de Zone : « Tarzan ! Dors, mon beau chef, dors mon beau garçon, coureur de rue et sauteur de toits, dors, je veille sur toi, je suis restée pour te bercer.

Dors avec mon image dans ta tête. Dors, c’est moi, Ciboulette, c’est un peu moi, ta mort. Dors… Tarzan… »

Dors, Marcel.

Texte écrit et présenté lors des funérailles de Marcel Dubé, le 23 avril dernier

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6 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 30 avril 2016 06 h 53

    … Marcel !

    « J'ai connu Marcel quand Radio-Canada était culturel et cultivé. (…)
    Dors, Marcel. » (Monique Miller, comédienne)

    Oui, effet, de ce temps-là, RC et Marcel vivaient toute une relation qui, en cours de route, devenait légendaire : c’était, comme on le dit depuis des millénaires, un « sacré bon vieux temps !».

    Outre la Soirée du Hockey, tout le Québec aimait écouter et voir Les beaux dimanches, le soldat ainsi que d’autres réalisations de Marcel.

    Grands mercis Marcel qui, faisant découvrir l’éternel printemps par la fenêtre, dort avec plein d’amiEs !

    Au revoir…

    … Marcel ! - 30 avril 2016 -

  • Denis Paquette - Abonné 30 avril 2016 07 h 04

    Adieu

    Merci pour ce beau texte, plein de nolstalgie, peut etre ne sommes nous que des amants de passage, la cohorde l'emportant toujours sur l'intime, adieu bel être, tu fus a la hauteur de nos espérances, car tu nous a permis d'aimer

  • Monique Boucher - Inscrite 30 avril 2016 09 h 05

    Merci!

    Merci Mme Miller de faire ainsi l'éloge du grand Marcel Dubé. Le presque silence médiatique autour de sa mort m'a blessée. Je me souviens des «Beaux dimanches» comme une porte ouverte sur la culture qui a bercé mon enfance et m'a ouvert les yeux et le coeur sur le théâtre et la musique. Je me souviens de «Zone» que j'ai vue, adolescente, et du boulerversement que cette pièce a suscité en moi. Et j'enseigne «Florence» depuis quelques années, au cégep; à chaque fois, je redécouvre une pièce avec son lot de questionnements toujours pertinents. Les relations parents-enfants, quand on enseigne aux ados et aux jeunes adultes, c'est un thème qui ne vieillit pas! Et pour les Néo-Québécois, c'est une occasion en or de parler d'une époque pas si lointaine qu'ils n'ont pas connue.
    J'entends souvent dire que Michel Tremblay a été le premier à donner aux Québécois une vie sur scène... malgré tout le respect que je dois à celui-ci, j'en suis toujours troublée. Non, il ne fut pas le premier, Marcel Dubé, Gratien Gélinas, d'autres l'ont précédé et lui ont ouvert la porte. Il faut le reconnaitre.

    • - Inscrit 1 mai 2016 13 h 27

      Je pense d'ailleurs que Michel Tremblay est le premier à reconnaitre l'antériorité des Gélinas et Dubé.

      La faute est à ce climat culturel délétère du Québec actuel pour qui la culture se limite à un présent perpétuel. Le Québec et le monde artistique québécois vivent comme si rien n'avait existé avant. Regardez le dernier gala Artis, rien sur ce grand disparru qui a amené le théâtre à la télé. On dirait que la télévision est apparue avec Éric Salvail.

      Étant dans un éternel présent, le Québec est devenu incapable de se projeter dans l'avenir.

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 30 avril 2016 10 h 10

    Merci pour cet hommage

    Merci, madame Miller, pour ce superbe hommage à notre grand dramaturge. Vous êtes vous-même une très grande dame de notre théâtre.

    J'espère qu'un réveil va sonner et nous ramener vers l'oeuvre de Marcel Dubé.

    Nous vivons malheureusement dans un pays incréé qui oublie sans cesse de quoi et de qui il devrait se souvenir.

    • Gilles Théberge - Abonné 30 avril 2016 23 h 18

      Nous vivons dans un pays incréé...

      La meilleure preuve en est en ce qu'on a donné à Gilbert Rozon et à France Chrétien les clés du 375e de Montréal!