Le Québec en état de surmenage social

10 % des enseignants, 45,7 % des médecins, 33 % des infirmières vivent au moins un épuisement professionnel dans leur carrière.
Photo: Viktor Cap Getty Images 10 % des enseignants, 45,7 % des médecins, 33 % des infirmières vivent au moins un épuisement professionnel dans leur carrière.

Les médecins diagnostiquent un par un les travailleurs malades, alors que c’est le système au complet qui est atteint de la maladie de la performance à petit prix. En 2013, la CSST révélait que les maladies attribuables au stress chronique en milieu de travail étaient liées principalement à l’exposition aux stress suivants : harcèlement psychologique (28,4 %), relations de travail conflictuelles (24,1 %) et organisation du travail (20,7 %).

Mon histoire est celle de milliers de gens au Québec. Premier épuisement professionnel à 28 ans. J’avais pris le poste d’une personne qui avait aussi craqué avant moi. Je me suis quand même dit que c’était de ma faute et je suis allée voir une psychologue. À mon retour, j’ai essayé la conciliation travail-famille. En fin de compte, j’étais payée moins pour accomplir encore plus et je suis tombée en congé maladie de nouveau à 31 ans.

« J’te dis qu’est pas faite forte. » À mon travail, la structure de performance était tellement présente que ce sont mes collègues qui se sont mis à me faire subir de la pression psychologique. Je me rappelle des mots particulièrement horribles de la nouvelle présidente de mon syndicat à qui j’exprimais la nécessité d’une réduction de tâches : « Qu’est-ce qui nous dit que tu es vraiment malade à cause du travail ? Tu sais, les employés jasent dans ton dos… »

Tactique : mettre ma parole en doute et me placer en situation de rejet et d’humiliation professionnelle. J’en ai informé mon patron : ni indignation ni soutien. N’ayant plus la force de me battre, j’ai remis ma démission.

Pressions indues

Mon histoire se répète dans tous les milieux de travail : 10 % des enseignants (UdeM, 2010), 45,7 % des médecins (MF Maranda, 2006), 33 % des infirmières (Bourbonnais et all., 1997) vivent au moins un épuisement professionnel dans leur carrière. J’ai travaillé à l’assurance-emploi et j’ai vu ce genre de situation régulièrement. Les gens arrivaient à nos bureaux complètement anéantis, épuisés et certains d’être faibles et inaptes au travail.

Voici comment cette pression indue sur les travailleurs se systématise actuellement au Québec. Les accords de libre-échange favorisent la dissolution des syndicats, en faisant planer la menace du déménagement des entreprises à l’étranger. Pour survivre à cet exode des emplois, ici comme ailleurs, les travailleurs perdent actuellement des conditions de travail durement acquises au cours de la révolution industrielle : surcharge de travail, équipements inadéquats, horaire atypique, heures supplémentaires non payées, etc. Le secteur public n’échappe pas à cette logique marchande. Les coupes répétées et les inégalités entre professionnels ont raison d’un nombre grandissant de travailleurs. Être capitalistes et compétitifs, oui, mais au détriment des droits et de la dignité humaine, non !

Capitalisme sauvage

« La loi 10 a comme conséquence directe une hausse fulgurante, depuis un an, de près de 50 % des absences pour cause de maladie ainsi qu’une augmentation de la prise de médicaments de 30 % chez les travailleuses et travailleurs du réseau de la santé et des services sociaux qui souffrent de détresse psychologique et d’épuisement » (Gingras, 2016).

En effet, plusieurs employés survivent en silence à leurs conditions de travail inhumaines avec l’aide d’antidépresseurs, d’anti-anxiété, de sport intense ou de consommation d’alcool et de drogue. Tant qu’ils demeurent productifs… Les « faibles » sont pour leur part marginalisés par le système professionnel, plusieurs finissent par démissionner. Après, on coupe dans les filets de sécurité : assurance-emploi et solidarité sociale. Le gouvernement provincial actuel met l’accent sur la sacro-sainte réinsertion professionnelle en travaillant sur le projet de loi 70. Résultat : les travailleurs n’auront plus le choix d’accepter des emplois précaires, souvent au salaire minimum, ce dont les grosses entreprises raffolent. Comble d’ironie, cela donne l’impression d’un taux de chômage en baisse alors qu’au fond, on a perdu de bons emplois pour les subdiviser en plusieurs emplois à temps partiel moins bien payés.

Dernièrement, après le scandale des commandites du Parti libéral et la mise en accusation de Nathalie Normandeau et de Sam Hamad, il est difficile de ne pas tomber dans le cynisme et le découragement face à nos élus. Sous le couvert de la dette, les gouvernements « néolibéralistes » comme le nôtre sont ouvertement au service des grosses entreprises, et des banques, et non du bien commun. Travailleurs épuisés et anxieux, cessez de vous sentir coupables, vous êtes le symptôme et non la cause du fléau social de notre siècle : le capitalisme sauvage.

11 commentaires
  • Christian Montmarquette - Abonné 29 avril 2016 07 h 38

    Un émouvant témoignage


    Merci pour votre émouvant témoignage Mandame Joannis.

    Et espérons qu'il éveillera enfin la conscience des citoyens.nes à ce problème majeur de notre société qui ne carbure plus qu'au toyotisme, au "lean management" et à l'implacable optimisation du travail néolibérale qui consiste à traiter les employés.es comme s'ils étaient les machines d'une chaine de montage.

    Déjà en 2002, alors que j'occupais le poste d'agent de communication et de mobilisation dans une association nationale de groupes communautaires, les études statistiques révélaient que plus de 50% du taux d'absentéisme au travail lié à des problèmes de santé mentale.

    Pas étonnant que la situation se soit aggravée depuis, avec les gouvernement néolibéraux du PQ et du PLQ qui se sont mutuellement échangés le pouvoir depuis 14 ans.

    Comme disait Michel Chartrand, "Le but du capitalisme est la maximisation des profits dans le minimum de temps." Pas étonnant que les travailleurs et les travailleuses paient de leur santé le prix de cette équation qui ne tient en rien compte de l'élément humain.

    Christian Montmarquette

  • Denis Paquette - Abonné 29 avril 2016 08 h 40

    Puiser a plusieurs sources

    Je crois que c'est la faute du monde et un peu la nôtre qui n'avons pas l'habitude de changer si vite, comment change-t-on quand les habitudes sont bien ancrées depuis toujours, je pense que c'est tout le cursus scolaire qu'il faudrait changer, s'habituer au changement n'est pas simple, pour ma part ca m'a pris dix ans pour y arriver, le secret puiser a plusieurs sources

  • Jacques Morissette - Abonné 29 avril 2016 08 h 46

    Il faut écouter ce que le corps te dit quand il parle

    Il ne faut surtout pas te culpabiliser, lorsque le corps cherche à te ramener à vivre un peu plus en harmonie dans ta vie.

  • Gilbert Turp - Abonné 29 avril 2016 08 h 52

    À qui le durcissement profite ?

    Dans les milieux que je fréquente, secteur public, j'observe moi aussi cette pression insidieuse. D'abord on ne la voit pas, mais imperceptiblement, un à un, les gens deviennent peu à peu d'humeur maussade puis massacrante ou à fleur de peau. Et on se demande comment on a bien pu en arriver là.

  • Jacques Lamarche - Abonné 29 avril 2016 09 h 48

    Pourquoi ¨le Québec¨! Et les autres!

    Le mal décrit et décrié par Mme Joannis concerne le climat de travail qu'entraîne la recherche de rendements toujours de plus en plus élevés. Il n'est pas unique au Québec. Ce mal peut être pire ailleurs quand l'économie néolibérale peut agir en toute liberté, que les travailleurs ne sont pas organisés, que n'existe pas de code du travail pour les protéger!

    Ce mal découle d'une idéologie qui accorde à l'argent le premier argument pour décider de l'avenir de nos sociétés, qui accorde à la qualité de vie une valeur peu élevée, qui donne à l'investisseur des droits supérieurs!

    La France, dans un effort épique de recherche de plus de compététivité de l'industrie, cherche à rendre le code du travail plus favorable aux entreprises. Les gens sont dans le rue pour s'opposer à donner plus de pouvoir aux patrons. On se bat là pour freiner le propagation de ce mal qui touche toutes les sociétés, même la plus républicaine!

    Le mal est généralisé. Le pouvoir syndical, un peu partout, s'effrite! Les gouvernements se plient aux impéifs de l'économie! Faute de contre-pouvoir, l