Une perception plutôt réductrice du cours ECR

« L’actualité nous rappelle quotidiennement l’omniprésence des références à la religion dans de multiples phénomènes sociaux, qu’il convient d’apprendre à décoder », écrit Stéphanie Tremblay.
Photo: Frank Perry Agence France-Presse « L’actualité nous rappelle quotidiennement l’omniprésence des références à la religion dans de multiples phénomènes sociaux, qu’il convient d’apprendre à décoder », écrit Stéphanie Tremblay.

Dans son article du 22 avril dernier («Un cour réducteur qui rate la cible»), Nadia El-Mabrouk écrivait que le cours Éthique et culture religieuse (ECR) était « réducteur » et qu’il « ratait la cible », trahissant par le fait même les visées initiales de ses concepteurs. Elle arguait entre autres que le cours exposerait les enfants à des conflits de valeurs, qu’il folkloriserait les religions et accorderait une place indue à la dimension religieuse par rapport à d’autres marqueurs culturels.

Ce diagnostic me paraît malheureusement aussi peu étayé que résultant d’une compréhension erronée des principaux fondements du cours ECR.

Les croyances, objets de conflits insolubles ?

Mme El-Mabrouk s’inquiète d’abord que les enseignants se retrouvent désarmés devant les questions d’enfants susceptibles de faire irruption dans le cours ECR, du type : « Est-ce que l’archange Gabriel existe vraiment ? » et que cela sème des tensions entre les enfants de la classe. Ce n’est pas impossible, en effet. Mais de tels conflits de valeurs caractérisent les fondements de notre société moderne et ne sont donc pas l’apanage du cours ECR.

De tels questionnements peuvent en effet survenir dans des cours d’histoire et d’éducation à la citoyenneté, de sciences et de français. Ils peuvent aussi surgir à la cafétéria, dans la cour d’école et à l’extérieur. La solution est-elle alors de les gommer en évitant d’y faire référence dans une classe ? Je ne pense pas que cette solution soit souhaitable. D’ailleurs, les enseignants ECR sont spécialement outillés pour encadrer les élèves dans ce type de discussion, qu’ils risquent de vivre à de multiples occasions, à l’intérieur et hors de l’école. Leurs interventions les conduiront par exemple à inviter les élèves, selon le niveau scolaire, à prendre conscience de la « relativité » de leurs valeurs et croyances, valables selon un point de vue particulier (la famille, la communauté, etc.), et du fait que plusieurs « vérités » peuvent coexister en même temps ; ce qui est d’ailleurs à distinguer du relativisme, selon lequel toutes valeurs se valent entre elles.

Ce faisant, ils pourront graduellement adopter une distance réflexive à l’égard de leurs propres convictions et apprendre à s’« imaginer » à la place de l’autre tout en restant à la leur. Par exemple, au secondaire, dans le cas d’un conflit entre les discours créationniste et scientifique, l’enseignant pourra les aider à distinguer différents niveaux de lecture possibles des textes sacrés (interprétatif, littéral, etc.), au travers d’exemples concrets en montrant leurs effets dans différents contextes culturels et historiques. Il pourra ensuite rappeler les critères définissant la méthode scientifique (ex. : falsifiabilité), en comparaison avec ceux qui structurent la démarche religieuse (ex. : non-falsifiabilité) afin de mettre en lumière leurs fondements respectifs et leur validité dans des registres différents. Il ne faut sous-estimer ni les professionnels assumant l’enseignement de l’ECR ni les élèves, souvent beaucoup plus enclins qu’on le pense à s’ouvrir à la différence.

Un choix de société

Mme El-Mabrouk parle ensuite d’une « surreprésentation » de la dimension religieuse dans l’enseignement, lequel devrait selon elle aborder la diversité culturelle dans une perspective plus globale, intégrant notamment les marqueurs ethniques et nationaux.

À cet égard, il me semble important de retourner aux débats sociaux de 1999 sur la place de la religion à l’école pour remettre en contexte le choix de société fait au Québec en faveur de l’inclusion d’une dimension religieuse dans l’enseignement.

Le gouvernement québécois a en effet opté au tournant des années 2000 pour l’implantation d’une formation en culture religieuse, en s’appuyant sur un large consensus social. Ce pari a spécifiquement été fait pour favoriser une connaissance éclairée du phénomène religieux chez les élèves, futurs citoyens, en reconnaissant qu’à la différence d’autres marqueurs culturels, les « croyances » (souvent religieuses) constituaient des moteurs déterminants de l’action sociale traduisant les raisons subjectives du comportement d’un individu, en référence à une vision du monde donnée. Chercher à reconstruire la rationalité subjective des acteurs en référence au contexte (religieux, politique, moral, etc.) dans lequel elle s’enracine, c’est donc accepter de se décentrer de son seul cadre de référence pour comprendre l’autre.

L’actualité nous rappelle aussi quotidiennement l’omniprésence des références à la religion dans de multiples phénomènes sociaux (conflits armés, radicalisation, mouvements sociaux, sectes, conflits de normes, etc.), qu’il convient d’apprendre à décoder. Parce que la religion forme un réservoir de ressources symboliques potentiellement accessibles à tous, elle devient de plus en plus la bannière « universelle » de groupes transnationaux, ethniques ou radicaux, surplombant ainsi d’autres appartenances culturelles (ex. : État islamique). Est-ce que cette réalité ambiante ne mérite pas qu’on réserve une place de choix au fait religieux dans l’éducation ?

La méconnaissance de ces enjeux sème aussi la peur, voire la xénophobie, et constitue le terreau idéal à un durcissement de la laïcité, qui peut à son tour susciter des crispations identitaires de toutes sortes : délinquance, communautarisme, radicalisation, violence « sacrée », contestation des savoirs scientifiques, etc. Aborder à l’école la question religieuse, c’est ainsi mettre à plat les préjugés ambiants par des discussions arbitrées par l’enseignant et les principes civiques du programme et éviter la folklorisation des religions en illustrant leur diversité interne (avec ou sans symbole religieux, appartenance fondamentaliste ou libérale, adhésion inconditionnelle ou pas, etc.). Mais c’est aussi, contrairement à ce que prétend l’auteure de l’article mentionné plus haut, explorer les convictions non religieuses, philosophiques et morales et prévenir la « pensée extrême » sous toutes ses formes, prémisse à la radicalisation, pour reprendre l’expression de Gérald Bronner.

Certes, le cours ECR n’est pas la panacée, mais son enseignement est sans doute mieux que de croiser les doigts en espérant qu’adviennent naturellement la cohésion sociale et le vivre-ensemble. Celui-ci ne vise pas à faire la promotion du fait religieux, mais bien à promouvoir l’humain et le respect mutuel, peu importe ses croyances ou ses appartenances.

Le déclencheur

« La diversité est en fait réduite essentiellement à quelques stéréotypes. Les juifs portent une kippa, les musulmanes un voile, les bouddhistes une robe orange, les chrétiennes une croix dans le cou… […] On amène les enfants, ni plus ni moins, à faire du profilage ethnoreligieux. »

— Nadia El-Mabrouk, « Un cours réducteur qui rate la cible », Le Devoir, 22 avril
25 commentaires
  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 28 avril 2016 06 h 31

    ECR: Retour de la scolastique !

    Quand on lit, dans le texte de S Tremblay, " que plusieurs « vérités » peuvent coexister en même temps ; ce qui est d’ailleurs à distinguer du relativisme, selon lequel toutes valeurs se valent entre elles."on doit donc comprendre que, si ce n'est pas du relativisme que de dire qu'ils existent plusieurs "vérités", il y aurait donc des vérités plus vraies que d'autres ? D'ailleurs pourquoi S Tremblay utilise des guillemets avec le mot vérité sinon pour signaler que quand elle écrit "vérités" elle ne parle pas en fait de vérités ! Élémentaire non ?
    Quand, un peu plus loin, on lit aussi"Il pourra ensuite rappeler les critères définissant la méthode scientifique (ex. : falsifiabilité), en comparaison avec ceux qui structurent la démarche religieuse (ex. : non-falsifiabilité) afin de mettre en lumière leurs fondements respectifs et leur validité dans des registres différents." si, là aussi, ce n'est pas du relativisme on doit comprendre que, finalement , la validité est une affaire de registre ! S Tremblay aurait-elle oublié, là aussi, de mettre le mot validité entre guillemets ? La validité d'une méthode ou d'une démarche n'est pas affaire de registre mais une affaire de logique. D'ailleurs on peut se demander pourquoi, selon son raisonnement , l'auteur du texte ne semble pas reconnaître aux créationnistes, voire aux disciples de Riel, que leurs discours sont valides en prenant tout simplement leur registre d'interprétation ? Il y a des validités invalides ? Élémentaire là aussi !
    Finalement, si le cours ECR doit familiariser les élèves à la nouvelle scolastique dont le texte de S Trembay est ume parfaite illustration voilà une raison de plus de la mettre de côté !
    Pierre Leyraud

    • Diane Guilbault - Inscrite 28 avril 2016 08 h 00

      Je souscris totalement à ce commentaire. Et d'autres éléments de la réplique de Mme Tremblay soulèvent des questions. «Ce diagnostic me paraît malheureusement aussi peu étayé que résultant d’une compréhension erronée des principaux fondements du cours ECR.»
      Peu étayé ? Tous les manuels du primaire ont été examinés, de même que des manuels à l’intention des futurs enseignants. La démonstration est sans équivoque : les clichés font office de vérité et la culture autre que religieuse est absente. Et les néo-Québécois qui sont chrétiens sont invisibles. Et les autochtones portent tous des plumes!!!!!!!
      Compréhension erronée ? Sur quoi alors se base Mme Tremblay pour faire cette affirmation? Mme Mabrouk est allée aux sources du programme et en présente les objectifs.
      «D’ailleurs, les enseignants ECR sont spécialement outillés pour encadrer les élèves dans ce type de discussion, qu’ils risquent de vivre à de multiples occasions, à l’intérieur et hors de l’école.»
      D’une part, je ne crois pas que de former les enseignants à confondre islam et islamisme, par exemple, comme c’est le cas dans au moins un des manuels de formation des enseignants, soit une bonne préparation. Et surtout, Mme Tremblay devrait prendre connaissance des travaux de la chercheuse Anne-Marie doctorante en sciences de l’éducation à l’Université de Montréal, qui consacre sa thèse à la réception du programme ECR et qui constate que les enseignants se disent mal préparés et peu consultés. http://www.ledevoir.com/societe/education/450016/e

    • Johanne St-Amour - Inscrite 28 avril 2016 10 h 38

      J'ajouterais M. Leyraud et Mme Guilbault que j'ai été extrêmement surprise de cette affirmation de Mme S. Tremblay:

      «La méconnaissance de ces enjeux sème aussi la peur, voire la xénophobie, et constitue le terreau idéal à un durcissement de la laïcité, qui peut à son tour susciter des crispations identitaires de toutes sortes : délinquance, communautarisme, radicalisation, violence « sacrée », contestation des savoirs scientifiques, etc»

      «Le durcissement de la laïcité »!!! À elle seule, cette phrase indique clairement qu'elle justifie l'enseignement des religions pour contrer la laïcité, responsable, selon elle de plusieurs maux!

      Elle démontre ainsi une totale incompréhension de la laïcité, un préjugé favorable des religions (responsables souvent de tous les maux qu'elle cite: violence, etc) et une absence de toute critique envers les religions et la façon dont le cours ECR est enseigné.

      Elle aurait au moins pu écrir, honnêtement, que des religions sèment la peur, la violence, le sexisme, l'homophobie, le contrôle du corps des femmes... mais on comprend qu'elle en a une vision rose bonbon.

    • Jacques Patenaude - Abonné 28 avril 2016 11 h 27

      Je me sens beaucoup plus à l'aise avec le texte de mme. El-Mabrouk que le texte mme Tremblay. Vous illustrez bien le charibabia qui nous est présenté dans ce texte.

      Personnellement je suis favorable au cours ECR mais de façon pragmatique mme El-Mabrook pose des problèmes réels à corriger. On nous dit qu'il faut "éviter la folklorisation des religions" tout à fait d'accord avec celà alors pourquoi présenter les musulmans avec le hijab et les juifs avec une Kippa alors qu'on présente les chrétiens avec un objets non personnalisé: le crucifix? Il y a de nombreux musulmans et de nombreux juifs qui ne portent ni le voile ni la kippa. Si on tiens à tout prix aux signes personnalisés alors représentons les chrétiens avec le col romain ou le voile des soeurs d'autrefois!
      C'est à de telles questions que j'aimerais qu'on nous réponde. Malheureusement une analyse pragmatique de ce cours semble au dessus des capacités de ces défenseurs.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 28 avril 2016 11 h 30

      Joseph Facal a assisté à un webinaire lundi donné par Nadia El-Mabrouk, professeur à l'Université de Montréal et Michèle Sirois de PDF Québec sur le contenu du cours ECR au primaire et les cahiers d'exercices accompagnants et il conclue dans sa dernière chronique:

      « On cherche en vain les valeurs communes indispensables à la convergence qui rend possible le vivre-ensemble.
      Au nom d’un relativisme rebaptisé «respect», on étouffe le sens critique. L’égalité des sexes, ce sera seulement bon pour les Québécoises «de souche».
      Pas une seule allusion à ce qui pourrait être rétrograde.
      Il faut accepter l’autre tel quel, complètement, même s’il est extrémiste.
      Ma conclusion personnelle? De l’endoctrinement pur et simple. Si on ne le voit pas, c’est qu’on ne veut pas le voir.»

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 28 avril 2016 07 h 02

    … respect mutuel ?!?

    « Celui-ci ne vise pas à faire la promotion du fait religieux, mais bien à promouvoir l’humain et le respect mutuel, peu importe ses croyances ou ses appartenances. » (Stéphanie Tremblay, professeure, Sciences des religions, UQÀM)

    Oui, en effet, le temps d’imposer (de prosélyter) ses vues relatives au domaine religieux est révolu au Québec, et ce, depuis la Révolution tranquille qui allait quitter, non sans abnégation ni réticence et graduellement (voir Rapport Parent, entr’autres sources), ce qu’on appelle le p’tit « catéchisme » du Québec, qu’on apprenait par cœur-chœur, notamment au sein des familles et des écoles !

    Cependant, et depuis l’arrivée de cultures différentes fortes ou tenaces, on-dirait que le Québec, cherchant à maintenir la « neutralité » post-moderne, vit comme une résurgence d’élans culturo-religieux, dits fondamentalistes, susceptibles de le radicaliser, éventuellement, de nouveau, hélas !

    De cette résurgence « possible et inquiétante », que faire sinon de favoriser, par le moyen d’échanges libres et ouverts à la différence, tout autant l’humain que le …

    … respect mutuel ?!? - 28 avril 2016 -

  • Jean Lacoursière - Abonné 28 avril 2016 07 h 42

    Est-ce que l’archange Gabriel existe vraiment?

    Madame Tremblay analyse cette question en disant: "De tels questionnements peuvent en effet survenir dans des cours d’histoire et d’éducation à la citoyenneté, de sciences et de français."

    Vraiment? Des élèves se posent des questions sur l'existence d'être imaginaires pendant des cours de science? Pendant des cours d'éducation à la citoyenneté?

    Cette lettre ne me convainc pas du tout que le cours ECR mérite d'exister dans sa forme actuelle.

    Perso, en dépit du supposé "large consensus social pour l’implantation d’une formation en culture religieuse au tournant des années 2000", j'obligerais les croyances à rester en dehors de l'école. Complètement.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 28 avril 2016 10 h 03

      Je partage tout à fait votre commentaire et j'aimerais bien que S tremblay nous précise quel type de réponse elle suggère que l'enseignant-e devrait donner. Va-t-on revenir, selon ce qu'elle laisse entendre, à la notion de la double vérité chère aux théologiens, vérité selon les sciences et vérité selon les différentes Écritures ? Retour à l"époque de Galilée !
      Pierre Leyraud

  • Lise Allard - Abonnée 28 avril 2016 08 h 13

    Le jupon dépasse

    Il n'est pas étonnant que le texte et le ton de Mme Tremblay épousent ceux du cours ECR puisqu'elle en fait l'apologie. On note de part et d'autre les mêmes angles morts et le même biais révoltant contre la laïcité laquelle n'est abordé que d'une manière négative. Dans son plaidoyer pour l'ECR, la laïcité est synonyme de durcissement, de crispation, de violence et de radicalisation. N'est-ce pas un comble de malhonnêteté intellectuelle?

    Par ailleurs, je me demande à quelle "connaissance éclairée" elle pense quant il s'agit de saturer l'esprit de nos tout petits à partir du primaire avec une série de croyances de tout acabit. Aborder sans aucune critique: karma, chakra, miracles, envolées dans le ciel et ressucitation, sans parler de toutes les superstitions et interdits religieux, c'est les soumettre à du matériel d'adulte dont on devrait tout au contraire les protéger au nom de leur santé mentale et de leur liberté de conscience à venir.

  • Christian Labrie - Abonné 28 avril 2016 08 h 45

    Une approche scientifique

    Si madame El-Mabrouk perçoit ainsi le l'impact et le sens qui se dégage du cours de ECR, que dire d'un enfant. La falsifiabilité, ce serait ici d'avoir une recherche rigoureuse sur l'impact réel de ce programme sur les éléves. Est-ce que l'impact ressemble plus aux constats de madame Tremblay ou El-Mabrouk?
    Il y a une dimension qui tient de la logique plus propre au discours religieux que scientifique, dans toute discipline, y compris la didactique. Il y a des dogmes en science qui résistent aussi longtemps aux nouvelles données scientifiques. Certains domaine sont plus sujet à cela, par exemple l'économie, que d'autres, par exemple la physique.
    Dans mon domaine professionnel où il y a des exigences pour rester à jour depuis plus d'une quinzaine d'année, il y a toute une littérature sur la pédagogie de la discipline, qui ont amené les ordres à prescrire une ou des façons particulières d'apprendre. J'ai eu personnellement l'impression qu'en appliquant ces méthodes, d'apprendre moins qu'avant. J'ai eu l'occasion de voir une méta-analyse qui semblait démontrer que, parmi les méthodes les plus efficientes, il y avait mon ancienne façon d'apprendre,plus que celle prônée par les ordres. Mais les exigences n'ont pas changé. A-t-on ici affaire à un dogme?