Deux réformes, même logique et même victime

En 2012, le gouvernement Harper procédait à une réforme majeure du programme d’assurance-emploi dont l’un des aspects les plus controversés était la définition d’emploi convenable qui avait pour effet de diviser les chômeurs en trois catégories (allant du « meilleur » au « pire chômeur ») auxquelles étaient associées un type d’emploi que le chômeur avait l’obligation de rechercher et d’accepter.

Cet élément précis de la réforme a été vivement contesté puisqu’il portait directement atteinte au droit fondamental à la liberté de choisir son travail. Au diable tes intérêts, tes compétences ou tes besoins financiers, le gouvernement t’oblige à te dénicher n’importe quel emploi à un salaire inférieur et pouvant être très éloigné de ton domicile. On se souviendra qu’en réaction, le gouvernement du Québec dirigé par le Parti libéral adoptait à l’unanimité une motion condamnant cette réforme.

Contradiction

Aujourd’hui, les choses ont changé. Alors que, du côté fédéral, le nouveau gouvernement libéral s’engage à abroger cette partie de la réforme, du côté provincial, on compte imposer à chaque nouveau demandeur d’aide de dernier recours un traitement tout aussi contraire au droit à la liberté de choisir son travail. Avec le programme Objectif Emploi avancé dans le projet de loi 70, le gouvernement du Québec prévoit obliger les primo-demandeurs d’aide sociale à suivre une formation professionnelle.

Comment d’un côté ce même gouvernement toujours dirigé par le Parti libéral du Québec (seul le chef a changé depuis) peut-il condamner la réforme de l’assurance-emploi et de l’autre promouvoir un traitement similaire sinon pire pour les mêmes personnes? Parce que c’est bien de personnes sans-emploi qu’on parle. Un primo-demandeur d’aide sociale, c’est, dans la plupart des cas, un chômeur qui n’a pas eu droit à des prestations d’assurance-emploi ou qui les a épuisées.

Avec tous les préjugés qui ont cours sur les personnes assistées sociales, on me dira avec détermination et conviction que ce n’est pas la même chose, que les chômeurs eux méritent qu’on les aide, que l’assurance-emploi, c’est un droit qu’ils ont mérité, ce qui n’est pas le cas des « maudits-BS-qu’on-fait-vivre-avec-nos-taxes-et-nos-impôts ». Avec un régime d’assurance-emploi qui ne couvre que 40 % des chômeurs, je rétorque qu’il faut s’attendre à ce que plusieurs d’entre eux aillent — non sans désespoir et résignation — frapper aux portes de l’aide de dernier recours.

Et le droit de choisir ?

Certains diront également que c’est bien de suivre des programmes de formation. Que ces personnes devraient se réjouir de pouvoir parfaire leur formation. Nous y voyons deux problèmes. D’abord, le caractère obligatoire et punitif. La personne sera obligée de participer à une mesure d’employabilité, sans quoi on lui coupera une partie de son — déjà plus qu’insuffisant — chèque d’aide sociale. Ensuite, c’est tout le droit à la liberté de choisir son travail qui est compromis. Oui, avoir accès à une formation choisie à laquelle on a librement consenti peut être intéressant, voire souhaitable. Mais qu’on la choisisse à notre place en fonction des besoins du marché et non de nos intérêts et qu’on nous oblige à y participer sans quoi on nous imposera des pénalités, c’est vraiment autre chose. Va-t-on obliger par exemple un journaliste sans-emploi à suivre une formation en mécanique de véhicules lourds ? Qu’en sera-t-il des primo-demandeurs plus âgés dont le marché du travail ne veut plus ; va-t-on aller jusqu’à obliger une personne de 60 ans à retourner sur les bancs de l’école ?

Outil de régulation de la main-d’oeuvre

Les réformes de l’assurance-emploi et de l’aide sociale ont toutes deux en commun d’utiliser les programmes de sécurité et d’assistance sociale comme outil de régulation de la main-d’oeuvre. Elles comportent un aspect contraignant et dépossèdent les individus de leur liberté à choisir leur travail. Pour avoir droit à ces programmes, qui sont censés être des véhicules pour permettre la réalisation du droit à la sécurité sociale, il faut dorénavant se conformer aux politiques d’emploi dictées par le gouvernement. Ainsi, c’est non seulement le droit à la liberté de choisir son travail qui est compromis, mais également le droit à la sécurité sociale.

Si en 2012, l’Assemblée nationale, en défenseur de ses citoyens, s’est opposée à la réforme de l’assurance-emploi et la notion d’emploi convenable, pourquoi cette même idée serait-elle plus acceptable aujourd’hui pour les personnes à l’aide sociale ? Maintenant qu’Ottawa se dirige dans la bonne direction, c’est au tour de Québec d’être conséquent et de suivre le pas en renonçant à son controversé programme Objectif Emploi.

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2 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 25 avril 2016 05 h 23

    Brrrrrr !

    « Maintenant qu’Ottawa se dirige dans la bonne direction, c’est au tour de Québec d’être conséquent » (Marie-Hélène Arruda, coordonnatrice, MASSE)

    Bien sûr que oui, mais il se fait tard !

    Brrrrrr ! - 25 avril 2016 -

    • Christian Montmarquette - Abonné 25 avril 2016 09 h 17

      Quand ce qu'on a à dire n'est pas plus intéressant que le silence...