On a déraciné Jacques Ferron

Peut-on penser intelligemment en québécois? Question saugrenue, il va sans dire, mais moins hélas qu'il n'y paraît, si l'on se réfère à Un carré de ciel, présenté en janvier-février au Théâtre d'aujourd'hui. Michèle Magny pour le texte et Martine Beaulne pour la mise en scène nous y font vivre une tranche de la vie de Jacques Ferron, plus précisément une période de son existence où Ferron s'interroge sur la folie. Jusque-là, rien dont on puisse s'inquiéter. Le découpage du discours en revanche ne laisse pas d'étonner.

Depuis Tit-Coq, depuis Marcel Dubé, Michel Tremblay et autres Françoise Loranger jusqu'à la traduction de Danser à Lughnasa au Théâtre du Nouveau monde l'an dernier, nous avions appris à parler et entendre parler québécois sur scène, à voir le vocabulaire et le niveau de langage s'adapter sans douleur au milieu concerné, populaire, bourgeois ou intellectuel.

Or Un carré de ciel propose une distribution tout autre de l'oralité: aux malades psychiatriques et, par moments de gros bon sens, à l'infirmière de Jacques Ferron, Régine, le recours à la langue québécoise de tous les jours; à Jacques Ferron, à son double Maski et à sa «petite mère cadette» l'emploi d'une langue française tout ce qu'il y a de plus français hexagonal.

Les premières déraisonnent, elles expriment si l'on veut le ça, le moi basique, les pulsions, l'incontrôlable, bref la folie dont s'effraie le bon docteur Ferron de Michèle Magny et de Martine Beaulne. La langue populaire dès lors leur convient, ou, plus tragiquement, leur suffit. Elle coïncide très exactement avec leur incapacité à prendre du recul face à leur condition d'aliénées. Et si parfois elles y parviennent, car il faut bien malgré tout respirer, si donc il leur arrive de prononcer des paroles plus sensées, elles en oublient un instant leur accent québécois.

Du côté du docteur Ferron et de sa mère, de Maski ou, partiellement, de Régine, en revanche, on discourt, on réfléchit, on s'inquiète de la solitude de l'écrivain, du poids de la mort, de la dérive mentale toujours possible mais pour le moment tenue à distance. Bref on s'inscrit avec plus ou moins de bonheur dans la rationalité. Dès lors, comme si le seul fait de réfléchir au Québec exigeait un arrachement radical à soi-même et à sa condition collective, on gomme toute trace — vocabulaire, prononciation, tonalité de la voix — d'accent québécois, pour se draper dans un français d'emprunt.

Le dé-parler québécois

Où a-t-on vu ou entendu que nos écrivains, nos cinéastes, nos créateurs, nos intellectuels comme nos concitoyens en général aient besoin de dé-parler québécois, de se mouler dans une sensibilité franco-française pour penser intelligemment? Comment a-t-on pu seulement imaginer de déraciner ainsi un écrivain, Jacques Ferron, dont l'une des préoccupations premières a toujours été de contribuer à fonder une littérature québécoise originale, à l'exemple notamment de la littérature irlandaise?

Il faut que la question de l'identité reste encore bien ambiguë chez nous pour qu'un spectacle puisse se monter dans un tel état d'esprit, qu'un Jean Marchand parvienne à jouer sans état d'âme apparent un Jacques Ferron aussi travesti, ou qu'un public montréalais continue à se prêter de bonne grâce à une telle comédie de faux-semblants.

Que l'on puisse envier à nos cousins de France l'outil perfectionné qu'est devenue leur langue, dans sa diversité, à travers les siècles; que l'on puisse se réjouir pour eux de la proximité plus grande dont ils bénéficient entre la langue qu'ils retrouvent au théâtre et celle qu'ils parlent ou qu'ils écrivent, tout cela est une chose. Que l'on se renie soi-même, fût-ce peut-être avec un espoir secret d'atteindre plus directement à l'universalité, en est une autre.

Il ne sert à rien de jouer les singes savants, de «faire tourner des ballons sur son nez»... L'histoire de chaque collectivité lui appartient en propre, et l'humanité a besoin de chacune. Mais si nous ne savons pas être nous-mêmes, personne ne le sera pour nous. Et nos amis français, à qui nous avons visiblement tendance à nous identifier de façon inconsidérée, nous respecteront toujours moins dans le mimétisme que dans la différence, tout comme symétriquement nous aurons toujours davantage à leur donner en assumant notre destin qu'en tentant de les imiter, comme le faisait notre littérature au dix-neuvième siècle.

Ce que sous-tend un accent

On sous-estime peut-être, tout en croyant la surestimer, la question de l'accent. On y fait souvent entrer pêle-mêle le vocabulaire, la syntaxe, la prononciation et l'intonation; on le réduit aussi à la prononciation isolée des syllabes ou de mots, alors que la construction des phrases, leur déploiement sonore, ont une importance bien supérieure du point de vue de la culture qui s'y trouve exprimée.

Dans tout type d'élocution, de modelage de la phrase, il y a plus qu'un simple écart technique par rapport à des pratiques voisines ou apparentées: il y a un rapport au réel, aux autres, une grille de lecture du monde originaux. Le ton de la voix, ses inflexions, sa chaleur ou sa rudesse, ses accélérations comme ses ralentissements sont autant de marqueurs d'une manière d'être au monde, d'appréhender les choses, de vivre les relations humaines.

Plus: ce ton de voix, ces inflexions même, cette chaleur ou cette rudesse pèsent sur le cours de la pensée, en infléchissent le sens, lui donnent cette épaisseur, cette saveur par lesquelles une parole devient culture. Refuser à une manière de parler l'accès à des concepts abstraits ou complexes, à des considérations subtiles, la cantonner dans l'expression de sentiments et d'instincts primaires, c'est la vouer à la régression, au folklore, à la désuétude.

A coup sûr, on peut penser intelligemment en québécois, et c'est peut-être en définitive ce qui n'a de cesse d'inquiéter: on pense différemment, on est différent. D'où parfois une peur du vide qui, doublée de la réticence à miser sur soi-même et sur son avenir collectif, conduit à préférer une identité d'emprunt, au risque de n'être jamais que l'ombre de soi-même et l'ombre de l'autre.

Pour le reste, il ne s'agit ici ni de glorifier ni de décrier qui que ce soit. La littérature québécoise est jeune, on peut penser, malgré le chemin parcouru, que ses pièces maîtresses sont encore devant elle, on peut la souhaiter ouverte sur le monde et inscrite dans la diversité, on peut aussi lui demander, sans exclusive, d'explorer et de développer le génie de la langue québécoise. Les fleurs artificielles sont souvent jolies, mais elles présentent un inconvénient majeur: elles ne se cultivent pas.

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