Ail des bois, emblème des espèces en péril

Bon an, mal an, les agents de la faune interceptent encore en moyenne 80 000 bulbes d’ail récoltés illégalement par année.
Photo: Arpad Benedek Bon an, mal an, les agents de la faune interceptent encore en moyenne 80 000 bulbes d’ail récoltés illégalement par année.

C'était un délice traditionnel du printemps. Les feuilles vert tendre de l’ail des bois sont parmi les premières à poindre dans les sous-bois d’érablières. Dans les années 1970, des groupes de cueilleurs n’hésitaient pas à pénétrer sans permission sur des propriétés privées. « Certains propriétaires m’ont raconté que des autobus complets de Montréalais s’arrêtaient sur le bord de la forêt pour en récolter à la pelle ! », rapporte Andrée Nault, conseillère scientifique au Biodôme de Montréal. Ce pillage aveugle des forêts se passait avant qu’elle ne commence ses études en biologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et bien avant qu’elle ne devienne la référence scientifique québécoise en matière d’ail des bois. Ses études révélèrent un taux de croissance lent. « En moyenne, il s’écoule de 7 à 10 ans entre la lente germination du plant d’ail et sa première fleur. » Un coup de pelle prélevant une dizaine de plants anéantit, en 5 minutes, 20 ans de croissance.

Fort heureusement, ces études coïncidaient avec un éveil des Québécois aux questions écologiques. L’ail des bois, en déclin, s’imposait pour devenir la figure emblématique de la lutte pour la conservation des espèces les plus vulnérables au Québec.

« Quand nous avons réalisé qu’il fallait des années avant d’obtenir un plant de quelques pouces, et que nous en arrachions par millions, nous nous sommes dit qu’il fallait absolument agir », raconte Gisèle Lamoureux, botaniste, écologiste et directrice du groupe Fleurbec. En collaboration avec l’Association des biologistes du Québec (ABQ), elle lance une pétition pour empêcher la commercialisation de l’ail des bois et récolte 11 500 signatures, un nombre impressionnant pour l’époque. En 1982, elle remet la pétition en main propre au ministre Marcel Léger, à peine trois ans après la création du ministère de l’Environnement.

Au gouvernement du Québec, l’idée de créer une loi qui protégerait les espèces vulnérables s’impose. Mais les consultations, les discussions et les versions se multiplient. Pendant ce temps, les pelles continuent de s’abattre dans les tapis d’ail des bois. La nouvelle Loi sur les espèces menacées ou vulnérables du Québec est enfin adoptée en 1989, faisant du Québec la seconde province après l’Ontario à se doter d’un tel outil légal. Mais ce n’est qu’en 1995 que la Loi est véritablement appliquée. L’ail des bois est la première espèce végétale à être désignée espèce vulnérable, en même temps que huit autres espèces.

L’ail reprend du mieux

Quel était alors l’état de l’ail des bois dans la province ? Andrée Nault, devenue chercheuse au Biodôme, parcourt les forêts du Québec méridional et arrive à dresser un portrait global inquiétant : « Une population sur quatre était soit disparue ou en voie de l’être. » Qui plus est, la grande majorité des plants d’ail des bois recensés se concentrait dans quelques sites. Ail-ail-ail !

La nouvelle Loi empêche enfin la récolte, l’exploitation, la destruction et la vente des espèces désignées menacées. L’ail des bois peut cependant être récolté en petite quantité pour consommation personnelle, à raison de 50 bulbes par année par personne.

Malgré la loi, bon an, mal an, les agents de la faune interceptent encore en moyenne 80 000 bulbes d’ail récoltés illégalement par année. Une fraction du nombre réel prélevé. « Les braconniers que nous interceptons transportent parfois des sacs de poubelles ou des poches de hockey pleins d’ail des bois, témoigne Marc Lavigne, lieutenant à la direction de la protection de la faune, Outaouais, Laval et Laurentides. Parfois, ils se faufilent la nuit, s’éclairant avec des lampes frontales. » S’ils sont interceptés, les malfaiteurs repartent avec les mains vides et une contravention salée.

Et aujourd’hui ? Après vingt ans de conservation, l’ail des bois reprend-il du mieux ? « Je crois que oui, répond Andrée Nault. La pression de cueillette a considérablement diminué. » Selon les données les plus récentes, 140 occurrences d’ail des bois ont été répertoriées au Québec, dont 56 de taille viable. « Mais il faut continuer à être présents, à être vigilants. Il faut se méfier et surveiller le gouvernement, en particulier parce que l’article 39 de la Loi lui permet de se soustraire des obligations de la Loi », avise Gisèle Lamoureux.

 

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Des idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, un extrait de la revue Quatre-Temps (volume 39, numéro 3), publiée par les Amis du Jardin botanique de Montréal.
1 commentaire
  • Gilles Théberge - Abonné 19 avril 2016 09 h 21

    Il y a de l'ail de bois chez-moi...

    Je ne cueille pas de bulbes.

    Je me contente d'un feuille par plant, dont je tire un pesto tout à fait délicieux!

    Je ne comprend pas cette obsession de cueillir à tout prix des bulbes.