La liberté sexuelle de Simone de Beauvoir

La philosophe Simone de Beauvoir a indéniablement marqué les rapports sociaux de sexe de son empreinte de femme libre.
Illustration: Tiffet La philosophe Simone de Beauvoir a indéniablement marqué les rapports sociaux de sexe de son empreinte de femme libre.

Disparue il y a trente ans jour pour jour, Simone de Beauvoir était surnommée Castor, parce que les castors vont en bande et ont l’esprit constructeur. Le patronyme de la jeune fille rangée fit l’objet d’une interprétation anglaise : Beauvoir — Beaver — Castor. Parce que Sartre la désignait ainsi ; parce qu’on fit d’elle sa seconde et parce qu’il la motiva à écrire Le deuxième sexe, tout porterait à croire qu’il est l’auteur du fameux surnom. Mais c’est à René Maheu (André Herbaud dans ses Mémoires) qu’on le doit.

Cette croyance erronée illustre aussi les stéréotypes entourant la difficile réception de son oeuvre, notamment Le deuxième sexe. Invité à contribuer au dossier « Où en sont les féministes ? », référant sa coordonnatrice à une collègue afin de traiter de Beauvoir, nous avions constaté que la juste origine du surnom de Castor lui avait échappé. Au courant d’une très attendue comédie dramatique à venir sur nos ondes, « les Simone », nous pensions alors contribuer autrement à ce survol féministe qu’à ce dossier : parler d’un défi particulier des femmes d’aujourd’hui, d’une question qui travaille particulièrement nos soeurs autochtones : la liberté sexuelle. À l’intersection de la vie et de l’oeuvre de Beauvoir, la liberté sexuelle nous apparut alors le concept tout désigné pour mesurer toute l’actualité de sa pensée et de sa vie pour nous aujourd’hui. Des Simone, il en faut encore malheureusement et il en manque. Anticipant avec le Deuxième sexe ce qui pouvait advenir de la liberté sexuelle féminine (qu’elle écarta de la liberté reproductive au nom de la liberté érotique), Beauvoir a révolutionné l’histoire, la vie et la sexualité des femmes.

Sa liberté sexuelle avec les hommes

Voulant tout, dont avoir une vie utile et être libre, Castor voulait d’abord les autres libres. Ses écrits et sa vie démentent la légende qui voudrait que Sartre ait préservé une sorte de liberté sexuelle qu’elle aurait subie. Son épouse morganatique tenait en effet à cette liberté, dont elle a aussi beaucoup profité. Le pacte d’amour passé avec son tout cher petit homme ajoutait alors à la permissivité sexuelle discrétionnaire des moeurs bourgeoises l’exigence morale de tout dire, dans la transparence et la simultanéité. Partageant leurs pensées sans écrire la même oeuvre et leur vie sans vivre ensemble, ils en ont aimé d’autres sans jamais cesser de s’aimer : assumant ainsi le désir de l’autre et privilégiant leur amour nécessaire sur leurs amours contingentes.

Ce pacte éthique fera triompher le couple ouvert comme un couple philosophique. Et cette vie philosophique permettra à Castor de se distinguer en propre, de l’intime au politique, déployant sa capacité supérieure de saisir la concrétude du réel.

… et avec les femmes

Que le chapitre « La lesbienne » du Deuxième sexe soit ou non basé sur sa vie et que Castor répugnât à enfermer la femme dans un « ghetto féminin » permet-il de conclure au clivage entre théorie et pratique ? Ce serait oublier son précoce éblouissement pour la hardiesse garçonnière de Zaza, dont elle pensera longtemps avoir payé sa liberté de sa mort ; ou son admiration pour la tendresse et la loyauté d’Olga, malgré les sursauts de jalousie impliqués par le partage de l’invitée avec Sartre ; sa vie sensuelle avec Bianca, terriblement intéressée, suicidaire neurasthénique, qui se dira dérangée par sa séparation (orchestrée par Castor) d’avec Sartre ; ou Nathalie, charmante étudiante nihiliste et aristocrate sympathique comme le tonnerre, que sa petite guêpe (Beauvoir) essaiera de repousser vers Bost et dont la mère tentera de lui faire amèrement regretter son soutien financier en l’accusant de détournement de mineure (accusation doublement démentie par sa fille en alliance avec Beauvoir).

Ces amours triangulaires n’étaient pas sans nouveauté érotique ni sans débordements amoureux. Castor dut s’affirmer comme la seule femme avec qui Sartre pouvait former le double que chacun et chacune disait être l’un pour l’autre. Malgré le partage consenti de jeunes femmes avec Sartre, qui obéissait aux règles de leur pacte, Castor se rangea du côté de celles qui faisaient une place aux hommes dans leur existence et dans leur lit.

Castor et nous ?

Si elle n’appelait pas encore publiquement les femmes à la liberté, Beauvoir se dégageait déjà du modelage culturel ambiant du sentiment amoureux. Une Simone polyamoureuse avant l’heure ? En dégageant la voie pour une pensée et une vie tout autre, elle inaugurait le sentiment égalitariste d’une époque à venir : si toutes avaient été dans l’erreur, aucune ne pouvait se proposer davantage comme modèle de réussite, à commencer par elle. Écrivant aussi pour se comprendre et pour arriver à une universalité concrète, Beauvoir apparaît comme une étoile filante, une guide dans la noirceur de la vie des femmes, aujourd’hui plus que jamais.

Par ce continuel débordement de sa vie sur son oeuvre et de son oeuvre sur son existence, elle a indéniablement marqué les rapports sociaux de sexe de son empreinte de femme libre et d’un effet d’entraînement et de transmission de sa pensée. En assumant courageusement sa vie intellectuelle avec Sartre (vie qui avait priorité sur sa vie sexuelle et amoureuse avec d’autres), elle a réussi à faire de sa vie un moteur d’émancipation des femmes, et de son oeuvre un des outils de leur libération. Commandée par l’entreprise de vivre et d’écrire, elle a fait oeuvre utile de sa vie et a révolutionné le social par l’intime : sa vie allait servir à tous comme elle l’avait toujours voulu, et son oeuvre marquer indéfiniment le génie féminin de sa lucidité solidaire.

4 commentaires
  • Jeannine I. Delorme - Abonnée 14 avril 2016 16 h 46

    Son amoureux

    Avez-vous lu le livre sur les relations de Beauvoir avec son amour américain ? Une Simone toute alanguie, prête à tout pour plaire à son homme, voulant devenir ménagère, balayant, frottant, cuisinant pour être aimée de lui. Elle aimait cet homme comme jamais elle a aimé quelqu'un d'autre. Prise à son propre piège, elle tergiversera entre ce sentiment très féminin, charnel et cet espère de contrat passé avec Sartre. Sarthe l"emportera car le désir de révolutionner le monde féminin sera plus fort. Chère Simone !

    • Réjean Martin - Abonné 15 avril 2016 07 h 38

      combien les commentaires sont précieux parfois. Vous venez de le prouver! Réjean Martin

  • Louise Collette - Abonnée 14 avril 2016 17 h 30

    Article

    Excellent, éclairant.
    Merci

  • Réjean Martin - Abonné 14 avril 2016 17 h 49

    quel texte!

    quel texte magnifique. «Commandée par l’entreprise de vivre et d’écrire», dites-vous! Et bravo pour l'illustration de Tiffet!