L’entêtement bureaucratique du ministre Barrette

«Le secteur privé, c’est aussi une coopérative de solidarité en santé, comme la clinique SABSA», indiquent Youri Chassin et Alexandre Moreau.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Le secteur privé, c’est aussi une coopérative de solidarité en santé, comme la clinique SABSA», indiquent Youri Chassin et Alexandre Moreau.

La clinique sans médecin SABSA, à Québec, se démène pour sa survie. Sans subvention de l’État, elle pourrait fermer ses portes le 1er mai prochain. Alors que cette clinique dessert une population plus vulnérable que la moyenne, souvent sans médecin de famille, pourquoi le ministre de la Santé s’entête-t-il à lui refuser du financement ? Parce que la clinique SABSA ne fonctionne pas dans le cadre hyper-réglementé d’un groupe de médecine familiale.

L’approche de SABSA est bien différente. Il n’y a pas de médecin sur place, mais des professionnelles de la santé coordonnées par une infirmière praticienne. D’ailleurs, moins de 5 % des consultations nécessitent une référence vers un professionnel de la santé extérieur à la clinique, ce qui démontre que l’équipe en place répond aux besoins sans médecin omnipraticien sur place. En somme, ça marche, même si ce n’est pas dans les critères du ministère.

Tout le problème du réseau public de santé québécois se résume dans cette triste histoire, anecdotique certes, mais combien révélatrice des façons de faire d’une bureaucratie qui oublie son objectif premier de répondre aux besoins des patients.

Des échecs à répétition en première ligne

Malgré l’importance des sommes dévolues, l’accès aux soins de première ligne constitue toujours le talon d’Achille du système de santé québécois. Depuis les années 1970, avec la création des CLSC, puis encore dans les années 2000 avec les GMF, les solutions que le ministère tente d’implanter sont toujours imposées d’en haut et échouent immanquablement.

Présentement, 293 CLSC, environ 250 GMF et plus de 800 cabinets privés constituent principalement les services de première ligne, en plus des 118 hôpitaux. Malgré ces ressources, le quart de la population québécoise n’a pas de médecin de famille régulier, contre 8,3 % en Ontario. Parmi les médecins de famille, une proportion de seulement 13 % déclare donner un rendez-vous le jour même ou le jour suivant à la majorité de leurs patients. En Ontario, c’est 37 % qui y parviennent. Cette désorganisation entraîne des conséquences. Ainsi, 21 017 hospitalisations auraient pu être évitées par un meilleur accès aux soins de première ligne, de même que des milliers de décès.

Les infirmières praticiennes peuvent s’occuper à bas coûts des cas d’amygdalites, d’otites ou de sinusites, prescrire des antibiotiques pour les affections courantes, prescrire la pilule anticonceptionnelle ou faire des points de suture, par exemple. Leur capacité de poser des diagnostics simples et de prescrire des médicaments, auparavant l’apanage des médecins, leur permet d’offrir un meilleur accès à des soins de base.

Les cliniques dirigées par les infirmières praticiennes constituent une solution originale, qui a émergé spontanément en répondant à des besoins bien réels. C’est le cas de la clinique SABSA, où les patients ne paient pas les soins reçus grâce à une subvention de la Fédération interprofessionnelle de la Santé du Québec (FIQ). C’est aussi le cas pour plusieurs cliniques où les coûts sont très raisonnables. Il faut dire qu’une infirmière praticienne coûte environ trois fois moins cher qu’un médecin omnipraticien. D’ailleurs, la demande semble au rendez-vous puisque six projets privés ont vu le jour depuis un an.

Le public, le privé… ou le patient ?

Pour certains, le fait que des cliniques privées apparaissent est en soi une tare. C’est oublier que le secteur privé, c’est aussi une coopérative de solidarité en santé, comme la clinique SABSA. Surtout, c’est ignorer que, sans la flexibilité offerte par le secteur privé, l’expérience des cliniques dirigées par des infirmières praticiennes n’aurait même pas été tentée. Le secteur privé permet aux bonnes initiatives d’émerger justement parce que le ministère de la Santé ne peut pas bloquer aussi facilement les bonnes idées des entrepreneurs qui répondent aux besoins des patients.

Peut-être que, grâce au désir d’imiter le secteur entrepreneurial, le ministère de la Santé finira par percevoir que les solutions émergentes méritent d’avoir leur chance, après tant d’échecs des solutions uniformes et imposées d’en haut. Ce n’est pas inédit, puisque le gouvernement de l’Ontario a lui-même mis sur pied 25 cliniques dirigées par des infirmières praticiennes. Encore faut-il permettre à davantage d’infirmières de se spécialiser en soins de première ligne. L’Ontario en compte près de 2000, contre 225 au Québec, loin derrière.

Au-delà du clivage entre les tenants du public et du privé, l’immense majorité des Québécois sont en faveur d’une approche centrée sur le patient. Il serait temps de faire davantage confiance aux professionnels de la santé qui oeuvrent sur la première ligne et qui sont les plus aptes à imaginer et à mettre en oeuvre des solutions qui fonctionnent concrètement. Laissons-les entreprendre. Tant qu’un patient reçoit les soins dont il a besoin, par un professionnel compétent et reconnu, est-il vraiment important de contrôler chaque fois si ces soins sont reçus dans tel type d’établissement, par tel type de professionnel, selon tel formulaire du ministère de la Santé, dans telle plage horaire, etc. ?

Les patients peuvent faire eux-mêmes le choix du professionnel qu’ils souhaitent rencontrer bien mieux que les bureaucrates qui tentent d’imposer un modèle unique. Une approche libéralisée des soins de santé replacerait enfin le patient et ses besoins au coeur de notre système de santé.

8 commentaires
  • Marc-André Maranda - Abonné 12 avril 2016 08 h 24

    Tout de même!

    Se servir de SABSA, coopérative de santé, auprès d'une population défavorisée, pour faire la promotion d'une médécine privée pour les mieux nantis, est d'une honnêteté pour le moins douteuse. Que les riches fondations qui soutiennent financièrement l'IEDM participent plutôt au financement de SABSA et d'initiatives du même type.

  • Hélène Dumais - Abonnée 12 avril 2016 09 h 08

    Belle récupération

    Voilà récupération bien perverse d'une noble initiative , celle de Sabsa, en faveur du privé en santé que l'IEDM a toujours soutenu; je suis convaincue que la FiQ ne souscrit pas à cette opinion qui dénature la portée de son projet-pilote. Il ne faut pas oublier que cette initiative de la FIQ se voulait entre autre une réponse au pouvoir médical démesuré dans le système de santé; il faut aussi comprendre que le privé ne se préoccupe pas de l'accessibilité des mêmes services essentiels à tous, quelle que soit leur statut socio-économique. Hélène Dumais

  • Marc Davignon - Abonné 12 avril 2016 10 h 34

    Flexibilité!

    Est-ce là, la conclusion de votre «recherche» des politiques publiques? Que le privé est plus «flexible» (par extension, plus performante) que le public? Grande qualité que le privé possède, mais pas le public?

    Est-ce la flexibilité que UBER pratique? Celle de ne pas suivre les règles établies?

    Les règles imposées par le «régime» public ne sont pas des contraintes, pour vous, mais des nuisances. Votre approche n'est pas plus flexible que celle du public puisque la contrainte du privé est celle aussi de l'argent et plus précisément celle du profit. Et quand le profit diminue, la flexibilité devient subitement plus rigide; on supprime des emplois, on «réorganise», on emploie des stratégies d'optimisation comme celle de faire moins de cas lourds (moins de marge de profit). Alors, comment cette grande flexibilité se réalisera-t-elle avec le privé?

    Cette qualité (ce mot) n'est qu'une vague pensée avec plusieurs résonnances, or, comment, dans un premier temps, s'assurer que tout le monde comprend la «même chose» et dans un second temps, comment en mesurer précisément la présence?

    Votre analyse n'en est pas une, elle n'est qu'une piètre tentative (encore une fois) de vendre (croire) que le privé est meilleur que le public. Toujours cette opposition malsaine. Votre «analyse» ne fait que miroiter des «possibilités» comme ceux qui rêvent de la paix dans le monde surtout si tout le monde est gentil et honnête.

    Mais que s'attendre d'autre de «l'institut (titre pompeux s'il en est un) économique de Montréal». C'est comme attendre d'un chat autre chose que des miaulements.

  • Pierre Hurteau - Abonné 12 avril 2016 10 h 39

    un réseau parallèle?

    j'ai entendu ce matin le ministre Barrette dire sur les ondes de LCN que financer cette clinique serait une dépense inacceptable car il y a à 2 pas un CLSC. Il n'est pas question d'un double financement, dit-il, pour un réseau parallèle. Si les CLSC sont là pour être utilisés pourquoi n'applique-t-il pas son raisonnement lorsqu'il s'agit des médecins? Il hésite beaucoup moins à créer des GMF et y transférer même des travailleurs sociaux et autres périsoignants! Ces CLSC ont été construits avec nos taxes et sont sous-utilisés! Presqu'impossible d'obteniir une consultation médicale en CLSC, comme cela se faisait autrefois. Le systême public de santé devient-il administré par une ploutocratie médicale?

  • Réal Bergeron - Abonné 12 avril 2016 11 h 19

    Un CLSC avec ça?

    Pourquoi l'IEDM ne se porte-t-elle pas à la défence des CLSC? Ne représentent-ils pas un modèle de prestation des soins plus accessible, plus économique et affranchi de la tutelle médicale? Malheureusement le ministre Barrette a entrepris de les saborder au profit des GMF contrôlés par les médecins-entrepreneurs.