Gabriel Anctil n'a pas fait de découverte

Je viens de lire la lettre de Gabriel Anctil publiée dans le quotidien Le Devoir du 9 avril 2016, au sujet des textes francophones de Kerouac. Presque tout ce que M. Anctil affirme dans cette lettre est faux, surtout le fait qu’il ait découvert les deux romans de Kerouac La nuit est ma femme, en 2007, et Sur le chemin, en 2008.

Pour commencer, une recherche sur Google Livres de La nuit est ma femme nous donne des résultats des années 1990. Parmi les résultats, il y a Beatific Soul, publié en 2007 après des années de travail par Isaac Gewirtz, le conservateur du fonds d’archives de Kerouac à New York. On peut consulter ici des extraits de ce livre où il parle de La nuit est ma femme, et même y voir une page en fac-similé du manuscrit en question. En plus, John Sampas, le responsable du patrimoine littéraire et de la succession de Kerouac, a fait traduire ce texte pour la première fois dans les années 1990, par Roger Brunelle. En juin 1996, La Nouvelle Revue française a publié cet article sur La nuit est ma femme.

En ce qui concerne Sur le chemin, le deuxième texte « découvert », des œuvres publiées en 1983, 1996, 1998 et 2004 montrent que son existence était bien connue. Dans une lettre de Kerouac à Neal et Carolyn Cassady (éditée par Ann Charters et publiée en 1996), Kerouac parle justement de Sur le chemin, décrivant les événements du roman sans le nommer (Memory Babe, la biographie de Kerouac publiée par Gerald Nicosia en 1983, mentionne l’histoire de Sur le chemin, fournissant de nombreux détails). Et en 1998, Douglas Brinkley, le spécialiste de Kerouac, publie dans The Atlantic Monthly une image du carnet de Kerouac, avec la liste de ses œuvres. Dans cette liste, Kerouac inscrit clairement «La nuit est ma femme (in French) » et « Old Bull Balloon (in French) », ce dernier étant le nom du personnage principal dans Sur le chemin et celui que Kerouac utilisait pour faire référence à ce livre (afin de le différencier d’On the Road.) Old Bull in the Bowery était le titre en anglais que Kerouac a finalement donné à Sur le chemin lorsqu’il a traduit le roman en 1954.

Le livre qui ne laisse aucun doute sur le fait que Sur le chemin était bien connu des académiciens est celui de Paul Maher Jr., Kerouac : His Life and Work (publié en 2004 et réédité en 2007). Dans ce livre, Maher Jr. décrit bien l’intrigue de Sur le chemin et parle des personnages, donne leurs noms, et y explique le contexte historique ; devant une telle richesse de détails, c’est très clair qu’il l’avait lu. M. John Sampas avait ouvert les archives à Maher Jr. avant que celles-ci deviennent accessibles au public (et donc à M. Anctil). Sans aucun doute, les universitaires connaissent donc l’existence de La nuit est ma femme et Sur le chemin depuis un bon moment. D’affirmer, comme le fait M. Anctil dans sa lettre, que « la véritable histoire des manuscrits francophones de Kerouac débute le 5 septembre 2007 » relève non seulement d’un solipsisme étonnant, mais reflète aussi un manque de recherche flagrant de la part de M. Anctil.

Dans sa lettre, M. Anctil fait aussi l’affirmation suivante : « le 10 février 2015, j’apprends par l’entremise des journaux que la succession, sous la pression populaire et médiatique, a finalement lâché le morceau et vendu les droits des manuscrits à… Boréal ». Je peux confirmer que cette déclaration est aussi complètement fausse, car j’ai moi-même joué un rôle dans la publication des textes inédits en français de Kerouac. En 2014, j’ai fait la connaissance de John Sampas, beau-frère et responsable de la succession de Kerouac. Il m’a demandé si je voulais me charger de l’édition de ces écrits français, et je lui ai dit que je n’étais pas la personne idéale pour faire ce travail. J’ai suggéré Jean-Christophe Cloutier parce que, de toutes les personnes que j’avais interviewées pour un article sur les textes français, il était de loin la personne la plus qualifiée pour les préparer. M. Cloutier était non seulement un professeur de littérature qui donnait des cours sur Kerouac à l’University of Pennsylvania et qui avait fait une partie de son doctorat à la Columbia University sur Kerouac et sur son fonds d’archives, mais il avait déjà été choisi par la Library of America, une maison d’édition très prestigieuse aux États-Unis, pour traduire vers l’anglais les textes francophones de Kerouac. Il les avait déjà presque tous reconstruits et transcrits. M. Sampas était d’accord pour dire que M. Cloutier constituait le choix logique.

Grâce à M. Anctil, beaucoup de gens ont su que ces textes francophones existaient (ce que Cloutier prend soin de souligner dans son avant-propos du volume publié par Boréal), mais annoncer l’existence de quelque chose et le découvrir ne sont pas pareils. Peut-être que M. Anctil n’a tout simplement pas fait les vérifications journalistiques nécessaires pour se rendre compte qu’il n’était pas le premier à les trouver.

Personnellement, j’ai su que ces textes francophones existaient grâce à M. Anctil, mais quand j’ai entrepris d’écrire un article sur ces textes, je me suis rendu compte qu’il avait tort dans ses déclarations — il ne les avait pas découverts. Durant une conversation téléphonique en 2014, M. Anctil avait tenté de me vendre une espèce de théorie de complot (plus ou moins la même qu’il propose dans sa lettre au Devoir) quant à la raison pour laquelle M. Sampas ne voulait pas publier ces textes. En rencontrant M. Sampas, j’étais donc méfiant. Mais j’ai rapidement vu que M. Sampas avait le souhait sincère de préserver l’héritage de Kerouac, et nous nous sommes très bien entendus dans nos discussions sur les textes. (Selon ce que j’ai compris, M. Sampas se méfiait de M. Anctil parce que celui-ci agissait comme si les textes lui appartenaient et était trop agressif.) Par conséquent, je me suis éloigné de M. Anctil, car je trouvais que les informations venant de lui n’étaient pas fiables. En tant que journaliste, j’ai appris (parfois à la dure) à revérifier tous les faits que comportent mes recherches, et M. Anctil injectait trop de mythomanie dans ses déclarations pour que je puisse utiliser son témoignage dans ce que j’écrivais. Avec une telle imagination et un tel ego, il devrait plutôt se dévouer à l’écriture de romans et non pas au journalisme.

En ce qui concerne le Boréal, la maison d’édition a reçu la proposition du volume à travers l’agence de M. Sampas, Sterling Lord Literistic, Inc., selon un processus tout à fait habituel. La succession de Kerouac avait le droit exclusif de donner ces textes à la maison d’édition de son choix et de faire confiance au chercheur de son choix. Encore là, ceci n’avait rien d’une question de complot ou de manipulation. En vérité, selon mes connaissances, la démarche était assez banale.

Je trouve ce débat bien triste alors même que les romans francophones de Kerouac sont finalement publiés et que nous devrions tous célébrer ces écritures importantes pour l’histoire des Québécois et des francophones en Amérique du Nord.

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5 commentaires
  • Benoît Poulin - Inscrit 11 avril 2016 09 h 54

    «Textes francophones»

    Comme «francophone» est défini comme «qui parle français» et qu'un texte ne parle pas littéralement, la bonne expression ne devrait-elle pas être «texte en français», sinon, si je ménerve pour rien, expliquez-moi comment et pourquoi cette expression est correcte.
    De même pour «disque francophone» (disque en français?).

    • - Inscrit 11 avril 2016 11 h 37

      Peut-être qu'un texte peut parler et qu'un disque ne le peut pas ?

  • François Beaulé - Abonné 11 avril 2016 11 h 05

    Monsieur Anctil devrait s'excuser

    Si M. Anctil est capable d'admettre la réalité telle qu'elle est et l'absurdité de ses allégations, il devrait s'excuser auprès des éditions du Boréal. Il nous doit des excuses à nous aussi, simples lecteurs.

  • Laurent Dumais-Venne - Abonné 11 avril 2016 12 h 49

    Jeux de mots

    Vous avez raison, et Guerre et paix n'est pas un roman russophone, c'est un roman russe. N'empêche, le suffixe "-phone" se rapporte au son, pas juste à l'oral, donc à la limite un disque peut être francophone. Mais y'a ce damné problème: "français" signifie-t-il "de France" ou "en langue française". Ça varie. Donc la solution unique et univoque n'existe pas. C'est la vie.

    • Sylvain Auclair - Abonné 11 avril 2016 19 h 44

      D'ailleurs, Guerre et paix est en partie en français...