La véritable histoire…

Kerouac, ce fils de Canadiens français exilés en Nouvelle-Angleterre, a véritablement écrit un texte complet dans la langue de ses ancêtres.
Photo: Associated Press Kerouac, ce fils de Canadiens français exilés en Nouvelle-Angleterre, a véritablement écrit un texte complet dans la langue de ses ancêtres.

En tant que passionné et spécialiste de l’oeuvre de Jack Kerouac, c’est avec enthousiasme que j’ai assisté cette semaine à la publication de ses inédits francophones, rassemblés par la maison d’édition Boréal sous le titre de La vie est d’hommage.

Dès l’ouverture du livre, j’ai été happé par le troublant avant-propos rédigé par Jean-Christophe Cloutier. C’est que l’histoire qu’il y raconte relève carrément du révisionnisme historique. Ainsi, selon cette version, ces manuscrits francophones auraient paisiblement dormi dans une indifférence relative depuis 2006 (année où le fonds Kerouac fut ouvert au public) jusqu’à ce qu’ils tombent comme par enchantement entre les mains dorées de Boréal, qui daigna bien s’en occuper.

Dans les faits, la publication de ces inédits fut l’aboutissement d’une farouche et passionnante lutte qu’il m’apparaît important de raconter dans ses grandes lignes. La véritable histoire des manuscrits francophones de Kerouac débute le 5 septembre 2007 alors qu’est publié en une du journal Le Devoir un article où je révèle pour la première fois au grand public l’existence d’un roman entièrement écrit en français par le pape des «beatniks» : La nuit est ma femme.

Cette nouvelle prouve enfin, après des décennies de rumeurs et de débats, que Kerouac, ce fils de Canadiens français exilés en Nouvelle-Angleterre, a véritablement écrit un texte complet dans la langue de ses ancêtres. Le scoop crée une onde de choc chez ses nombreux lecteurs et est repris par les journaux du monde entier, à qui j’accorde de nombreuses entrevues.

J’entreprends par la suite, au printemps 2008, une tournée de conférences en Nouvelle-Angleterre, qui portent sur les racines canadiennes-françaises de Kerouac et sur son amour du français. Le public franco-américain est bouleversé par la langue de leur plus célèbre écrivain. Ils ont l’impression que cette voix est aussi la leur et celle du Québec d’en bas. À la lecture d’extraits, certains spectateurs sont si émus qu’ils pleurent : « Je suis Canadien français, mis au monde à New England. Quand j’fâché, j’sacre souvent en français. Quand j’rêve, j’rêve souvent en français. Quand je braille, j’braille toujours en français. »

Fins de non-recevoir

Plusieurs me donnent alors comme mission de faire publier ce texte-témoignage, pour que le monde entier sache que, pendant plus d’un siècle, des gens ont vécu, travaillé et aimé en français par centaines de milliers, sur ces terres d’Amérique.

Je relève le défi et contacte des éditeurs québécois, qui font des démarches officielles dans le but d’acquérir les droits du manuscrit. Malheureusement, ces demandes se butent à des fins de non-recevoir de la part de la succession Kerouac, qui contrôle la vente des droits de l’oeuvre.

Parallèlement à ces approches, je poursuis mes recherches dans le fonds d’archives à New York (seul endroit où il est possible de lire les manuscrits, dont il n’existe aucune autre copie), où je déterre un second trésor. Le 4 septembre 2008, toujours en une du Devoir, je révèle l’existence d’un second roman écrit en français par Kerouac : Sur le chemin.

La nouvelle fait de nouveau le tour de la planète et l’intérêt pour l’oeuvre francophone de Kerouac s’en retrouve décuplé. Les pressions se font de plus en plus pressantes sur la succession pour en libérer les droits. C’est à ce moment, à l’automne 2008, que je rencontre pour la première fois les dirigeants de Boréal, qui sont désireux de publier les textes. Ils tentent le coup, mais accusent, comme les autres, une réponse négative. La porte est si solidement fermée que plusieurs se mettent alors à penser qu’il existerait peut-être une volonté de cacher ces textes qui seraient considérés par certains comme étant écrits « en mauvais français » et qui « souilleraient » ainsi l’oeuvre de Kerouac.

Les années passent sans aucune avancée possible. Si bien que, frustrés par la situation, des gens organisent un peu partout au Québec et aux États-Unis des lectures publiques, auxquelles j’assiste, où des fragments d’inédits français de Kerouac, recopiés à la main, circulant clandestinement sous le manteau, sont lus devant un public médusé, qui en redemande.

Puis, entouré d’une talentueuse équipe, je participe à la création de Sur les traces de Kerouac, une série radiophonique documentaire de quatre heures diffusée en novembre et décembre 2014 sur les ondes de Radio-Canada. Nous y exposons longuement les liens qui unissent Ti-Jean Kerouac au Québec et à la langue française. Un superbe livre numérique est aussi produit pour l’occasion.

Sous silence

En mai 2014, j’entreprends une dernière tentative d’approche, en compagnie de Boréal, qui se solde par un nouvel échec. Je suis découragé. Puis, quelques mois plus tard, le jour du lancement de mon second roman, le 10 février 2015, j’apprends par l’entremise des journaux que la succession, sous la pression populaire et médiatique, a finalement lâché le morceau et vendu les droits des manuscrits à… Boréal. Je comprends alors que ceux-ci viennent de me larguer, sans explication, mais peux au moins me consoler en me disant que les précieux mots de Jack seront diffusés.

C’est en lisant l’avant-propos cette semaine, où mon implication des dix dernières années est résumée comme ayant « publicisé l’existence des écrits en français de Kerouac » — pour reprendre les mots exacts de Cloutier, comme si j’étais un vulgaire vendeur de saucisses —, que la moutarde m’est véritablement montée au nez.

Comment un éditeur avec qui j’avais eu autant d’échanges pouvait-il souscrire à une telle réécriture de l’histoire ? Comment pouvait-on passer sous silence le travail acharné de dizaines d’amoureux du joual de Kerouac éparpillés sur le continent, sans qui ces textes reposeraient toujours dans une voûte à New York ? Comment était-il possible de se tromper à ce point sur des événements documentés qui se sont déroulés dans un passé si récent ? Les nombreux témoignages que j’ai reçus des quatre coins de l’Amérique ces derniers jours exprimaient tous cette même incrédulité.

Je pensais vraiment en avoir terminé pour un temps avec Jack, mais celui-ci me rattrape par la manche pour un ultime voyage. Les manuscrits francophones de Kerouac ont enfin été publiés. Reste à écrire le grand livre qui tentera maintenant de comprendre la signification profonde de ceux-ci. Je m’y engage. Avec comme seule assurance celle-ci : je ne le publierai pas chez Boréal.

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11 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 avril 2016 09 h 10

    Passionnant !

    À l'entrée «Kerouac» dans «Le Petit Larousse illustré», ce serait bien de mentionner le nom de l’auteur à la naissance: Jean-Louis Kérouac, et son origine canadienne-française ou québécoise.

  • Sylvie Rochon - Abonné 9 avril 2016 10 h 39

    Vulgaire vendeur de saucisses?

    Ce n'est pas très joli comme formule! Il en faut bien des vendeurs, mêmes de livres, n'est-ce pas?

    • Patrick Boulanger - Abonné 9 avril 2016 21 h 25

      Bien envoyé, Mme Rochon!

  • Denis Paquette - Abonné 9 avril 2016 12 h 50

    Un migrant type comme nous le sommes tous plus ou moins

    Voici la preuve que le monde est complexe et qu'il y aura toujours des gens pour en tirer parti, pour etre franc, ca ne me surprend pas, car par le passé j'ai eu la chance de fréquenté un petit cousin éloigné, et un jour j'ai decouvert que le frere Marie Victorin faisait parti de la famille, oh! quelle origine complexe, que je me suis dit, un petit québécois peut être avec des origines amérindiennes, qui a grandi moité québécois, moitié américains, un migrants type, comme nous le sommes tous, plus ou moins, il me plairait bien d'en connaitre la généologie

  • Antoine W. Caron - Abonné 9 avril 2016 13 h 02

    En attendant...

    Ummmm...voilà une mise-au-point assez surprenante, car j'avoue ne pas avoir suivi cette saga de près. Je suis en train de lire "La vie est d'hommage", et c'est extrêmement touchant, bien plus que je ne l'aurais jamais imaginé! Cela vient mettre en contexte la fameuse entrevue du Sel de la semaine (que j'ai vue et revue maintes fois). J'en veux encore à Fernand Seguin (pour qui j'ai par ailleurs un immense respect) pour le traitement reservé à "Ti-Jean". Alors qu'on aurait dû l'accueillir comme le fils prodigue de retour parmi son peuple, Seguin n'a pas su préparer le public...et est resté dans sa tour d'ivoire. Le malaise créé par les rires stupides et la déception de Jack font encore mal après toutes ces années.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 9 avril 2016 17 h 25

    Merci M.Anctil

    pour remettre les pendles a l heure.Il y a longtemps quand j ai lu Maggie Cassidy j avais trouvé la traduction francaise tres faible.Enfin c est pas grave,je suis devenu un admirateur de ce jean-Louis de Kamouraska. J-P.Grise