Les objectifs sont atteints, vraiment?

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette. Depuis qu’il occupe une fonction publique, le ministre tente de démontrer qu’il lui est impossible de prendre une mauvaise décision, écrit Carole Trempe.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette. Depuis qu’il occupe une fonction publique, le ministre tente de démontrer qu’il lui est impossible de prendre une mauvaise décision, écrit Carole Trempe.

Je ne m’adresse pas à M. Barrette. Il n’a rien à cirer des propos des cadres supérieurs, non plus que des propos de quiconque en somme. Je réagis à ce que je lis dans le journal Le Devoir du samedi 2 avril. Deux titres m’interpellent : « Les objectifs sont atteints » et « La période la plus noire pour les usagers », deux papiers qui s’opposent, signés par Amélie Daoust-Boisvert.

Les objectifs atteints? Selon toute vraisemblance, son objectif était d’avoir une autorité dictatoriale sur les dirigeants du réseau de la santé et des services sociaux. S’assurer que tout ce qui ne pense pas comme lui ou n’agit pas sous sa férule est écarté. L’histoire nous a fait connaître des individus investis de pouvoir qui étaient convaincus d’être les seuls à avoir raison. Les résultats désastreux, nous les connaissons. Tous les Québécois ont réussi à se doter d’un réseau public de santé et de services sociaux. Parfait? Non. Perfectible et ayant besoin d’être repensé?

À certains égards, la réforme Couillard allait bon train quand même. En éradiquant toutes les instances démocratiques locales, régionales, associatives, indépendantes? Non, et nous sommes un très grand nombre de personnes à le croire. Un grand nombre aussi à vouloir protéger scrupuleusement le tissu social qui sous-tend l’offre de services publique au bénéfice de la population. Nous sommes un bon nombre d’individus, dont plusieurs sont de réels experts de la complexité de notre système, ayant tenté de créer un dialogue avec le ministre ou ayant levé le drapeau sur ce qui allait se passer si… Si la tendance se maintient, des patients, il y en aura de moins en moins dans notre réseau en tout cas. Ils auront envie — ou n’auront plus le choix — d’aller se faire soigner sur une île, sur un autre continent ou ailleurs au Canada. Pire encore, ils seront contraints de se faire soigner au privé. Le réseau public, comme plusieurs autres fleurons de notre société, est à haut risque de passer à des intérêts privés particuliers. Pour enrichir et favoriser qui, selon vous? Je ne vois pas où se cache la réussite de la réforme là-dedans. Le ministre dit que si à la fin de son mandat il ne voit pas de changement, cela voudra dire qu’il y a eu de la résistance ou qu’il n’aura pas pris les bonnes décisions… Je gage que dans telle éventualité, il mettra l’échec sur le compte de la résistance.

Des gestionnaires surtaxés

Il lui est impossible de prendre une mauvaise décision, c’est ce qu’il tente de nous démontrer depuis qu’il occupe une fonction publique. Entre les lignes, on pressent que la résistance à laquelle il réfère proviendra sans doute des dirigeants qui n’auront pas su faire ce qu’il leur a dicté de faire, ou comment le faire suivant sa méthode omnipotente. Les gestionnaires dirigeants de haut niveau passionnés depuis longtemps par leur travail prêtent main-forte. Bon gré mal gré. Ils travaillent souvent 70 heures par semaine sans se plaindre de ce fait ou du fait que la plupart d’entre eux ont vu leur tâche s’accroître proportionnellement aux mégaorganisations tout en recevant de 10 000 à 12 000 $ de moins de salaire par année. Ils ont appris à se taire par crainte de représailles et nous savons que cette crainte est fondée. Ils ont appris à travailler dans un univers stressant et anxiogène. Devant les multiples commandes souvent irraisonnées qui viennent d’en haut, ils ne savent plus à quel saint se vouer, quels services couper pour que cela fasse le moins mal ou comment retenir les membres de leur équipe pour qui le travail n’a plus de sens. Pourtant, ce sont eux, en bout de course, qui gèrent l’accès aux soins. Ils ont à coeur, eux, le bien-être de la population. Pour les soutenir dans la nouvelle réalité des nouvelles structures? Rien d’autre que la célérité d’exécution des mandats pour les empêcher de penser et pour éviter qu’ils tentent de remettre quoi que ce soit en question. Un an après, rien de concret sur le plan de la formation pour permettre leur intégration dans les mégafonctions au soutien des mégaorganisations. Pour certains, ces arguments concernant les gestionnaires sonnent antipathiques. Mais pensez au contexte dans lequel les dirigeants travaillent avant de porter un jugement. Les préjugés n’ont plus leur place devant l’ampleur de ce qui se passe. Vous lisez les journaux, quand même. J’en appelle à l’intelligence des gens pour qu’ils s’élèvent au-dessus de la mêlée.

Je puis dire que les dirigeants de haut niveau sont très résilients et c’est le moins que l’on puisse affirmer. Les conditions du succès de cette réforme nécessitent que chacun contribue à rendre plus forte l’activité de tous les autres. Une véritable chaîne de valeurs humaines engagées dans un large processus bien ficelé. Tout ceci est fort complexe et requiert une conscience sociale, une éthique, un respect des individus qui actualisent le changement, une hyperconnaissance du management. Tout ceci étant bien sûr chapeauté par une véritable vision sans équivoque d’améliorer la qualité des soins et services et de faciliter l’accès à tels soins, dans le respect de nos institutions et de nos choix sociaux. Des éléments manquent à la recette. Nous n’avons pas le droit d’omettre de prendre en considération les pertes inimaginables pour notre réseau : disparition des associations d’établissements, de l’ADGSSSQ, du Commissaire à la santé, des CLSC transférés dans les GMF. Pensons aux vives écorchures faites à nos libertés fondamentales, comme la liberté d’exprimer son point de vue sans risque de perdre son travail ou une chance d’avancement professionnel. Pensons au démembrement de nos services et à l’avantage donné au secteur privé. Pensons aux coupes draconiennes dans les soins et services et aux effets d’icelles. Pensons aussi à toute cette richesse d’expérience et d’expertise abruptement contrainte à nous quitter pour la retraite en mars 2015. Seuls les électeurs pourront évaluer la performance du ministre Barrette et de son gouvernement d’ici deux ans.

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Je puis dire que les dirigeants de haut niveau sont très résilients et c’est le moins que l’on puisse affirmer

11 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 6 avril 2016 07 h 32

    ???

    « Seuls les électeurs pourront évaluer la performance du ministre Barrette et de son gouvernement d’ici deux ans. » (Carole Trempe, pdg ACSSSS)

    Entre-temps, que peut-on y faire ?

    ??? - 6 mars 2016 -

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 6 avril 2016 22 h 14

      Entre-temps que peut-on y faire ?Tres simple:changer son prenom de Gaetan en Jesus Barette,je suis sur qu il aimerait ca. J-P.Grise

  • Jacques Tremblay - Inscrit 6 avril 2016 08 h 25

    Un but non avoué?

    Il n'y a pas plus peureux qu'un fonctionnaire. Surtout ceux qui ont subi ou qui ont entendu parler de décision bien arbitraire: ça fait partie de la culture d'un fonctionnaire. Toute cette réforme n'a aucun sens si on ne fait que concentrer le pouvoir au plus haut niveau: ce n'est certainement pas comme ça qu'on rassure un fonctionnaire qui se mettrait à penser par lui-même! Pas question de dévier du plan du patron si on veut de l'avancement et le plus triste pour l'intelligence humaine et notre système public de santé c'est que l'exemple tout tracé de gestion qui vient d'en haut servira de modèle jusqu'au plus humble des ours sur le plancher. Le fonctionnaire qui aura le mieux réussi dans la hiérarchie sera celui dont on entendra jamais parlé et qui aura étouffé toute initiative venant d'en bas. C'est certainement pas comme ça qu'on va faire évoluer notre système public de santé. La réforme de M. Barrette est donc vouée à l'échec car elle ne respecte pas la nature même de la psychologie humaine. À moins que l'échec soit le but non avoué afin de mettre à terre notre système public de santé!
    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce,Qc

  • Hélène Paulette - Abonnée 6 avril 2016 09 h 02

    Dictature médicale.

    Barrette est en conflit d'intérêt. Son seul but est de concentrer le "marché" entre les mains d'une seule corporation... Celle des médecins!

  • Jean-François Trottier - Abonné 6 avril 2016 10 h 50

    Structure et nécessité

    J'ai passé ma vie à analyser des structures de décision, souvent pour les améliorer, toujours pour savoir à qui m'adresser dans une organisation quand je voulais que mes interventions soient efficaces... et réellement, le patron n'est pas toujours celui qui a le titre.

    La seule forme de gestion efficace possible pour la santé au Québec est la décentralisation à outrance, à la condition de sortir les médecins totalement de ladite structure.
    Actuellement, les médecins sont des électrons libres, faute à la rémunération à l'acte. Leur donner la moindre capacité de décision dans ces conditions est une calamité.

    Et même s'ils étaient, comme il se doit, des employés, les médecins ont un point de vue pourri sur la santé. Je le dis: sauf pour certains rares individus assez forts pour résister à des années de bourrage de crâne, on leur insuffle qu'ils sont la "crème de la crème de la société" et que la santé se trouve dans le diagnostic. Double stupidité.

    Des bornés instruits, quoi. Pas des gestionnaires, pas du tout.

    Les soins de santé, sont affaire de souplesse et de personnalisation.

    La plus grande part est affaire d'éducation. Où sont les budgets ?
    Ensuite vient le suivi individuel, la petit visite annuelle. Où sont les budgets ?
    Ensuite, les soins aux malades avant la rencontre avec le médecin. Où sont les budgets ??
    Ensuite le médecin, qui, lui devrait en tout temps être suivi d'un infirmier (si possible doubé d'un préposé) qui lui sert de mains pour taper à l'ordi (notes), lui fournir tout instrument nécessaire, traduire pour le patient les phrases creuses du médecin, fournir toute aide nécessaire pour rendre tout le monde à l'aise, enfin rendre humaine une consultation qui fait ch.... tout le monde. Les médecins sont un mal nécessaire, que voulez-vous! Mais les budgets ??

    Je n'ai rien contre les médecins. Mais je suis totalement horrifié par le rôle qu'on leur fait jouer.

    Et dehors, Barette! Il n'est bon qu'à insuffler la méfiance partout. Pou

    • Hélène Paulette - Abonnée 6 avril 2016 11 h 38

      Je partage entièrement votre opinion, monsieur Trottier.

    • Jacques Tremblay - Inscrit 6 avril 2016 19 h 00

      Tout à fait d'accord.
      À tous les médecins, un peu d'humilité SVP.
      Un médecin c'est un clinicien: ça rencontre et ne gère qu'une seule personne à la fois!
      Même les enseignants qui planifient, organisent, dirigent et contrôlent l'enseignement de plusieurs groupes d'élèves et de plusieurs élèves à la fois sont, par la force du métier, mieux préparer qu'un médecin pour gérer un groupe de personnes et a fortiori une organisation humaine comme un hôpital. Moi si j'ai un problème cardiaque je ne vais pas aller consulter un orthopédiste! Comment se fait-il alors qu'un médecin peut s'imaginer, parce qu'il a un doctorat de clinicien, qu'il est apte à gérer une organisation de 300 millions de dollars? Pourtant les universités forment depuis des lustres des professionnels spécialisés dans la gestion de toutes sortes d'organisation. Que chaque spécialiste respecte sa spécialité et les patients seront mieux gardés!
      Jacques Tremblay
      Sainte-Luce, Qc

    • Jacques Tremblay - Inscrit 7 avril 2016 00 h 53

      Cher médecin, un peu d'humilité SVP.
      Un médecin c'est un clinicien: ça rencontre et ne gère qu'une seule personne à la fois!
      Même les enseignants qui planifient, organisent, dirigent et contrôlent l'enseignement de plusieurs groupes d'élèves et de plusieurs élèves à la fois sont, par la force du métier, mieux préparer qu'un médecin pour gérer un groupe de personnes et a fortiori une organisation humaine comme un hôpital. Moi si j'ai un problème cardiaque je ne vais pas aller consulter un orthopédiste! Comment se fait-il alors qu'un médecin peut s'imaginer, parce qu'il a un doctorat de clinicien, qu'il est apte à gérer une organisation de 300 millions de dollars? Pourtant les universités forment depuis des lustres des professionnels spécialisés dans la gestion de toutes sortes d'organisation. Que chaque spécialiste respecte sa spécialité et les patients seront mieux gardés!
      Jacques Tremblay
      Sainte-Luce, Qc

  • Diane Viel - Abonnée 6 avril 2016 15 h 18

    Seul Maître à bord

    Une phrase est particulièrement importante dans l'opinion de madame Trempe: «Tout ceci est fort complexe et requiert une conscience sociale, une éthique, un respect des individus qui actualisent le changement, une hyperconnaissance du management.»
    Une conscience sociale ? l'augmentation insoutenable de la rémunération des médecins spécialistes négociée par l'ancien président de la FMSQ ne nous le démontre pas beaucoup ! Si, comme il se doit en démocratie, un document ministériel d'orientation avait été présenté avant le dépôt des lois 10 et 20 et de celles à venir, on aurait une idée plus juste de cette «nouvelle» conscience sociale du Ministre, si conscience il y a.
    Une éthique ? si on se réfère à l'éthique de certains collègues du parti libéral, c'est pas rassurant; laissons le dernier mot au Commissaire, comme dit le gouvernement !
    Un respect des individus ? le comportement du ministre en commission parlementaire et sa direction autocratique auprès de ses cadres du réseau laisse pantois !
    Une hyperconnaissance du management et particulièrement en santé ? C'est plutôt une absence de connaissance de la culture manégériale sanitaire, telle que définie par la littérature mondiale, dont fait montre presque quotidiennement le Ministre.
    Et en terminant, sa propension à jouer avec la vérité en s'appropriant des réalisations comme des premières mondiales, comme ce midi à la radio de R-C lorsqu'il affirmait être celui qui invente les plans d'immobilisation et de vétusté du réseau.
    Michel Pelletier