L’accord Turquie-UE marchera-t-il?

En vertu de l’entente entre l’Union européenne et la Turquie, les réfugiés arrivés après le 20 mars sont acheminés dans des centres créés dans les îles de la mer Égée, comme à Chios.
Photo: Louisa Gouliamaki Agence France-Presse En vertu de l’entente entre l’Union européenne et la Turquie, les réfugiés arrivés après le 20 mars sont acheminés dans des centres créés dans les îles de la mer Égée, comme à Chios.

Avec près de cinq millions de personnes maintenant en dehors de leur pays, les Syriens sont devenus la plus récente diaspora. Admettre ce fait peut être une première étape pour les aider. Cependant, la communauté internationale manque toujours de réponses solides sur la façon de faire face à cette épreuve.

Depuis début 2015, plus d’un million de migrants ont traversé la mer Égée pour atteindre les côtes grecques, et beaucoup d’autres pourraient faire la même chose dans un avenir proche : la Turquie héberge déjà 2,7 millions de Syriens, et seulement 300 000 d’entre eux se trouvent dans des camps de réfugiés. Il est évident que la plupart n’ont pas l’intention de passer le reste de leur vie dans ce pays.

L’Union européenne et la Turquie négociaient depuis un certain temps pour évaluer la situation et, le 18 mars dernier, elles ont annoncé un accord provisoire. Selon celui-ci, tous les migrants arrivant en Grèce seront renvoyés vers la Turquie. En échange, pour chaque Syrien expulsé de cette manière, un Syrien se trouvant déjà en Turquie sera légalement reçu en Europe, mais avec un nombre plafonné à 72 000.

De sérieux doutes subsistent quant à la mise en oeuvre de cet accord, car il existe des défis logistiques énormes à relever. Comment renvoyer des dizaines de milliers de personnes ? Où leur donner un abri ? Comment les garder en Turquie contre leur gré ?

En outre, l’accord concerne strictement les Syriens et ne dit rien sur les migrants irakiens ou afghans qui fuient également en grand nombre vers l’Europe à travers la Turquie.

L’accord soulève également des préoccupations juridiques et humanitaires. Un certain nombre d’organisations internationales et ONG — y compris l’Agence des Nations unies pour les Réfugiés et Amnesty International — laissent entendre que le refoulement systématique des réfugiés viole le droit international et surtout le droit de demander l’asile. Certains organismes, tels que Médecins sans Frontières, ont déjà suspendu leurs activités sur les îles grecques afin de protester contre cet accord.

Facteur de déstabilisation

 

Ces migrants traversant la Turquie, qui ont peu de choses à perdre et qui restent déterminés à atteindre des endroits plus sûrs, vont-ils être dissuadés par un tel accord ? Si ce plan marche — et c’est un grand si —, ces gens désespérés peuvent se tourner vers des chemins potentiellement plus dangereux, via la Bulgarie, ou même à travers la mer Noire vers la Roumanie et l’Ukraine. Sans oublier la route libyenne.

De plus, la mise en oeuvre de l’accord requiert une confiance mutuelle entre l’UE et la Turquie, mais aucune des deux parties ne semble croire sincèrement que l’autre pourrait appliquer l’accord à la lettre. L’UE a promis 3 milliards d’euros (4,4 milliards $CAN) à la Turquie, pour financer des projets visant à aider les réfugiés. La Turquie réclame déjà le double de cette somme.

Par ailleurs, Ankara tente d’utiliser cette occasion comme un levier dans son processus d’adhésion à l’UE. Sinon, comment expliquer le fait que la libéralisation du régime de visas pour les Turcs dans l’espace Schengen, ou l’accélération des négociations d’adhésion font partie de cet accord, des sujets qui n’ont rien à voir avec la question des réfugiés.

Énorme défi

 

Il faut admettre que la Turquie fait face à un défi énorme quand on pense au nombre de Syriens qu’elle doit héberger. Plus longtemps ils restent, moins ils seront susceptibles de quitter le pays un jour. À long terme, est-ce un facteur supplémentaire de déstabilisation pour un pays qui n’en a pas vraiment besoin ?

Il est déplorable de constater que, cinq ans après le début de la guerre civile en Syrie, l’UE hésite encore à élaborer un plan d’accueil ambitieux, car cela représente un poids administratif et financier conséquent et, surtout, nécessite une volonté politique commune. Quels que soient les coûts politiques et économiques, ne reste-t-il plus de valeurs humaines qui méritent d’être respectées ?

Un programme d’accueil massif serait une façon plus humanitaire pour faire face à ce drame, car les réfugiés sauront alors qu’ils obtiendront un passage sûr vers l’Occident, sans risquer leurs vies dans les mers ou bien sans avoir à payer des sommes énormes à des trafiquants. Par ailleurs, les gouvernements européens auront la possibilité de coordonner quand ces gens arriveront et où exactement ils vont s’installer. Cela dit, repérer les individus qui pourraient représenter une menace potentielle resterait toujours difficile.

Le programme d’accueil du Canada, par exemple, a été plutôt mieux géré. Il a permis au pays de se préparer à l’arrivée des migrants — même si les 25 000 personnes que le gouvernement Trudeau a promis de recevoir ne représentent qu’une goutte d’eau dans l’océan.

Il est difficile de prédire quand la Syrie sera suffisamment stabilisée pour que son peuple puisse envisager de rentrer. La crise des réfugiés, cependant, était prévisible. Pourtant, la communauté internationale, qui a sa part de responsabilité dans ce que la Syrie est devenue aujourd’hui, semble échouer à ce test.

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