Mes années Lamarre

Bernard Lamarre
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Bernard Lamarre

Bernard Lamarre était un homme de la trempe de René Lévesque (nationalisation de l’électricité), de Jacques Parizeau (création d’instruments de développement économique audacieux) et de Robert Bourassa (baie James). Ces hommes politiques ont mis en place les conditions pour permettre aux Québécois de se déployer. Encore fallait-il que des Québécois se lèvent. Bernard Lamarre aura été, sans conteste, de ceux qui se sont levés.

En 1993, alors que j’étais un jeune travailleur à la CDEC Rosemont–Petite-Patrie, nous avons créé un organisme à but non lucratif, la Société de développement Angus, pour acquérir les terrains des Shops Angus et les redévelopper afin d’offrir des emplois aux gens des quartiers avoisinants, et ce, dans un contexte où l’économie de l’est de Montréal s’effondrait. J’avais la responsabilité de mettre sur pied cette organisation, et donc un conseil d’administration.

Nous n’avions aucune crédibilité et, avouons-le, aucune expérience à la hauteur des défis qui nous attendaient. Sans même les connaître, je désirais convaincre Louis Roquet et Bernard Lamarre de grossir les rangs de ce nouveau conseil d’administration. Dans mon esprit, Louis Roquet représentait le grand gestionnaire capable de penser en dehors de la boîte et Bernard Lamarre, le grand développeur. Je ne me suis pas trompé.

La première fois que j’ai rencontré Bernard Lamarre, c’est grâce à Rita Dionne-Marsolais, alors candidate du PQ dans Rosemont. C’était en 1994. Avec Louis Roquet (que j’avais réussi à convaincre d’adhérer au conseil), nous sommes allés rencontrer M. Lamarre à son bureau. Je me souviens combien j’étais nerveux. « Ti-cul », je savais que si je réussissais à convaincre M. Lamarre, je mettais le projet Angus sur la carte.

Lors de cette fameuse rencontre, M. Lamarre m’a demandé pourquoi je voulais qu’il joigne le conseil. Bien candidement, je lui ai répondu « pour votre expérience et expertise, votre crédibilité et votre carnet de téléphones-adresses ». Sourire en coin, il a accepté sans hésitation. Ce jour-là, je ne me doutais pas qu’il deviendrait rapidement mon mentor, mon maître et mon ami. M. Lamarre m’a appris le métier. Parce qu’être développeur, c’est un véritable métier. Pour M. Lamarre, le monde se divisait en deux : ceux qui livraient et ceux qui ne livraient pas. Moi, j’avais décidé que la Société de développement Angus serait à la hauteur et que nous allions livrer.

Ces derniers jours, plusieurs ont relevé la générosité exceptionnelle de M. Lamarre tout au long de sa carrière. Le projet Angus et moi-même avons eu l’immense privilège de jouir de cette générosité. Aujourd’hui, quand je pense à tout ce que je lui ai demandé, je sens une petite gêne monter.

Une grande intégrité

Dans les débuts d’Angus, si je devais rencontrer un ministre, je le faisais venir à mon bureau pour « répéter », lui qui avait rencontré tous les premiers ministres, tant québécois que canadiens ! Il se prêtait à l’exercice avec amusement, non sans avoir au préalable pris le téléphone et organisé les rencontres avec les élus. Très souvent, il me contactait spontanément pour voir s’il pouvait être utile, faire un appel. Si j’avais besoin de le rencontrer rapidement, il me donnait rendez-vous dans l’un de ses repères habituels : le Sheraton pour le petit-déjeuner, où il commandait toujours ses rôties « brûlées », au Beaver Club le midi ou encore à la Rapière pour le souper. Le nombre de rencontres d’urgence où je le convoquais à 12 heures d’avis, le nombre de téléphones où je lui demandais « Pouvez-vous svp appeler un tel ou une telle pour lui demander de se grouiller le… ». Je sais que, parfois, il trouvait mes courriels trop intempestifs. Il me téléphonait et me disait : « Christian, quand tu es fâché, téléphone-moi au lieu d’envoyer un courriel ! »

De nature directe et efficace, il était un homme d’une grande intégrité, le tout dans un enrobage de simplicité. Il n’y avait pas de place pour la flagornerie avec M. Lamarre ! Et cet humour. Il captivait ses auditoires avec ses anecdotes rapportées de ses projets et de ses voyages aux quatre coins du monde.

J’ai participé à de nombreuses collectes de fonds avec lui. Il me disait que j’étais devenu comme lui un « quêteux professionnel » ! Il y a un an, il m’a invité à l’un de ses restaurants préférés. Ce n’était plus le grand Bernard Lamarre flamboyant ; c’était un vieil homme, mais qui avait encore toute sa tête. Je ne savais pas pourquoi il voulait me voir. Eh bien, nous avons passé la soirée à dresser une liste de gens à contacter pour les solliciter afin qu’ils deviennent des Amis du Devoir. J’ai pris cela comme un passage du témoin. À moi de fournir ma part d’efforts maintenant sans lui.

Cet homme, je le dis sans pudeur, je l’ai vraiment aimé. Et personne ne sait mieux que moi que, sans l’implication de M. Lamarre, le Technopôle Angus avec ses 2300 emplois n’existerait pas.

Aujourd’hui, j’ai le goût de lui dire : merci, Monsieur Lamarre, pour tout ce que vous avez fait pour le Québec et surtout pour l’homme que vous avez été. Tous les collaborateurs actuels et anciens de la Société de développement Angus se joignent à moi pour vous rendre un dernier hommage.

3 commentaires
  • Caroline Jarry - Abonné 2 avril 2016 18 h 03

    Quel bel hommage

    Vraiment touchant cet hommage. Mais on reste avec l'impression qu'il n'y en n'a plus, d'hommes de cette envergure, des bâtisseurs non seulement de chantiers concrets mais de société. Je pense à ce texte de Nicolas Langelier, du magazine Nouveau Projet, l'autre jour dans le Devoir: il disait que le Québec ressemblait de moins en moins à l'idéal qu'il s'en faisait. Je pense ça aussi. Aujourd'hui les firmes d'ingénierie, pour ne parler que d'elles, ne pensent qu'à se remplir les poches aux dépens du bien commun. Où sont les nouveaux Bernard Lamarre? On a l'impression qu'on recule...

  • Yves Côté - Abonné 3 avril 2016 06 h 52

    Très bel hommage...

    Très bel hommage d'un homme sincère à un autre, son ainé, d'une sincérité équivalente à la sienne.
    Le plus touchant qu'il m'a été donné de connaître à ce jour.

    Merci à vous deux !

  • Michel Petiteau - Inscrit 3 avril 2016 14 h 45

    Bernard Lamarre, l'homme

    Hommage très touchant. Un Bernard Lamarre attentif, généreux, altruiste. Émule de Joseph Campbell, dont le leitmotive était: "Follow your bliss". Bernard Lamarre, le mentor, l'homme.