Reconstruire le tissu urbain

La tour de la Société Radio-Canada n’a rien de patrimonial. Soit! Mais que n’a-t-on pas démoli autrefois pour faire place à des bâtiments ou à des ensembles urbains qui, avec le temps, sont devenus «patrimoniaux»?
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La tour de la Société Radio-Canada n’a rien de patrimonial. Soit! Mais que n’a-t-on pas démoli autrefois pour faire place à des bâtiments ou à des ensembles urbains qui, avec le temps, sont devenus «patrimoniaux»?

Lorsque madame Phyllis Lambert porte un jugement sur la protection du patrimoine, je lui accorde beaucoup d’intérêt. Selon elle, la tour de la Société Radio-Canada n’a rien de patrimonial. Soit ! Mais que n’a-t-on pas démoli autrefois pour faire place à des bâtiments ou à des ensembles urbains qui, avec le temps, sont devenus « patrimoniaux » ? Lorsqu’on a construit la tour Eiffel, est-ce qu’on ne voulait pas la détruire après l’exposition universelle de Paris ? Elle est devenue « patrimoniale » parce qu’on a su lui laisser le temps de « prendre racine » et, entre autres, en développer la périphérie urbaine.

J’ai fait mes premières armes à Radio-Canada comme jeune reporter en mars 1959. À cette époque, l’ensemble des artisans (dont nous, les journalistes) était disséminé dans quatorze édifices de l’ouest de la ville avec, comme épicentre, la maison mère implantée dans l’ancien hôtel Ford du boulevard Dorchester. J’étais présent en 1973 lorsque le premier ministre Trudeau a inauguré la tour de Radio-Canada. Oui, nous étions à l’époque particulièrement heureux de nous retrouver dans un seul bâtiment. Mais nous étions aussi conscients qu’il avait fallu démolir un quartier complet, le « Faubourg à m’lasse », dont les milliers de familles ouvrières avaient été forcées de déménager, surtout dans Hochelaga et dans Saint-Henri.

Puisqu’il faut maintenant rénover cette tour qui a mal vieilli, il me semble que le gouvernement fédéral actuel devrait tenir compte du massacre urbain que ses prédécesseurs avaient autorisé au milieu des années soixante, pour rendre au quartier Centre-Sud ce qui lui a enlevé il y a un demi-siècle. Un des projets mis en avant il y a quelques années permettait de repeupler ces rues détruites, tronquées ou abandonnées en construisant des immeubles locatifs et des condos sur les vastes espaces consacrés au stationnement. En rénovant la portion nécessaire à ses activités, Radio-Canada pourrait continuer d’y produire et diffuser ses émissions et son site Web. Le quartier est justement en train de se réanimer, entre autres grâce au développement du CHUM, dont plusieurs employés pourraient facilement se loger dans les environs et se déplacer à pied vers leur travail. Le projet de couvrir la cicatrice de l’autoroute Ville-Marie pourra aussi favoriser le repeuplement du quartier.

Il ne s’agit pas de conserver la tour de Radio-Canada parce qu’elle existe ou de la démolir parce qu’elle n’est pas « patrimoniale ». Il faut simplement reconstruire le tissu urbain du quartier Centre-Sud en portant intérêt à l’avenir des citoyens. La « Cité des ondes » rêvée par le maire Jean Drapeau pourrait peut-être enfin voir le jour et contribuer à diffuser un message de qualité « urbanistique » à un quartier dont Radio-Canada et TVA seraient les deux pôles.

J’espère que la nouvelle ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, saura avoir la hauteur de vue nécessaire pour que son gouvernement répare les dommages causés, sans doute inconsciemment il y a 50 ans, par un autre gouvernement libéral, celui du père de l’actuel premier ministre.

4 commentaires
  • James Dormeyer - Abonné 2 avril 2016 13 h 01

    MATIÈRE À SCANDALE OU À REFLEXION ?

    Cher Gilles,
    Moi aussi, j'ai fait mes premières armes à Radio Canada, comme réalisateur TV dans les "30 glorieuses" de la création télévisuelle au Québec...
    Voilà quatre années (2012) que je me bats pour protester devant la détérioration des archives vidéo "protectrices", en principe, des oeuvres de cette époque...
    Sais-tu que même le nom de Paul Blouin qui fut le réalisateur de plus d'une cinquantaine de téléthéâtres des BEAUX DIMANCHES, n'apparaît que sous le prénom Jocelyne sur le Site Web des Archives de Radio Canada ? Et qu'il en est de même pour ses collègues des Émissions Dramatiques, des Émissions Musicales... et des émissions Jeunesse...
    Le professeur Georges Leroux qui réagissait à ce scandale, m'écrivait récemment:

    Jean Larose et moi avons produit avec le réalisateur François Ismert, entre 1991 et 2003, plus de trois cents émissions concernant les idées, le monde actuel, puisant autant dans les sciences humaines, la philosophie que la littérature. Nous avons accompagné dans un travail de réflexion les guerres de Bosnie, le conflit israelo-palestinien, mais aussi plusieurs questions de culture. Ce travail a été brutalement interrompu par le congédiement de notre réalisateur, M. Ismert, en juin 2003. Nous savons que nous avions un auditoire très fidèle, mais la chaîne culturelle fut démantelée. Malgré des protestations très importantes, cette décision fut maintenue et rien n’a été reconstruit.

    Avant de songer à ce que va devenir la tour, ne devrait-on pas se scandaliser de l'OMERTA qui préside à ses précieux contenus patrimoniaux...
    Personne n'en parle...
    Comme c'est étrange, cette lobotomie collective...
    Bien à toi,

    James Dormeyer.

  • Marie-Josée Blondin - Inscrite 2 avril 2016 18 h 18

    «La Cité des ondes»

    Une excellente idée du maire Drapeau qu'il faudrait exploiter.

    Revitaliser le quartier, tel que le conçoit M. Gougeon dans son projet global, serait très souhaitable.

    Quant au destin des archives de Radio-Canada et à leur maintien comme richesses culturelles et patrimoniales, nul doute que M. Dormeyer dans son commentaire soulève des questions très pertinentes.

  • Denis Paquette - Abonné 3 avril 2016 09 h 33

    Des milliards avant nous et des milliards après nous

    On n'en parle pas mais la tour et ses installations dérangent, l'objectif n'est-il pas, a chacun son condo et sa petite vie, comment voulez-vous alors que les gens réagissent autrement, ils n'en ont plus les aptitudes, ne sommes nous pas a l'ère du commun pour tous, de toutes les facons, d'une génération a l'autre devons-nous, nous ressembler, des milliards ont existés avant nous et des milliards existeront sans doute apres nous, peut etre que le reste importe peut

  • Gilles Delisle - Abonné 3 avril 2016 10 h 58

    A vous deux , messieurs, vous en savez un peu plus que cette Ministre!

    Messieurs Gougeon, cet excellent journaliste, et Dormeyer, réalisateur, en connaissez certainement un peu plus sur Radio-Canada à ses débuts, dans ces bureaux de la grande Tour que la majorité des citoyens. M. Gougeon a bien raison de vouloir permettre la reconstruction de ce quartier disparu, qu'était le "faubourg à m'lasse" que des jeunes comme Mélanie Joly ne connaisse sans doute pas! M. Dormeyer se bat lui, pour protéger les archives video de cette époque, lui aussi, avec raison! Comment peut-on avoir oublié un certain Paul Blouin, dont les plus vieux se rappellent des excellentes émissions qu'ils nous a présentées. Devoir de mémoire nécessaire que des ministres, jeunes ou vieux devraient se rappeller! A défaut, ce sont des souvenirs qui s'envolent et dont il ne restera plus rien, maintenant que les jeunes n'ont plus personne poiur leur rappeller.