Lettre à André Caillé, président et directeur général d'Hydro-Québec - La centrale du Suroît: réserves environnementales et risque financier

Nous sommes membres du Regroupement pour la responsabilité sociale des entreprises (RRSE), une association d'investisseurs. Parmi nos membres se trouvent des organisations religieuses qui détiennent des obligations d'Hydro-Québec pour un montant significatif. Nous voulons vous faire partager notre préoccupation en ce qui a trait à la pertinence du projet de centrale à cycle combiné du Suroît. En tant que créanciers d'Hydro-Québec, nous aimerions porter à votre attention certains arguments avancés par des spécialistes, qui émettent d'importantes réserves face au projet, ainsi que le risque financier qui, à notre avis, menace votre entreprise.

La ratification par le Canada du protocole de Kyoto et sa mise en application probable vont créer un marché mondial de crédits d'émissions de gaz à effet de serre (GES), ou crédits de CO2. Dans ce cadre, serait-il préférable pour Hydro-Québec de poursuivre la production d'électricité à faible intensité carbonique comme l'hydroélectricité et l'éolien? Si on calcule que le Suroît produira entre 2,17 et 2,45 millions de tonnes d'équivalent de CO2, combien de crédits de CO2 seront alors perdus?

De plus, vous avez déclaré que l'augmentation de CO2 provenant de la centrale du Suroît ne sera pas répartie aux autres industries dans l'atteinte des réductions de gaz à effet de serre du Québec. Comment prévoyez-vous concrétiser cette affirmation? En bref, la stratégie d'Hydro-Québec envers les changements climatiques et sa participation au marché des crédits de CO2 ne nous semblent pas claires.

De plus, nous croyons que la controverse soulevée par le Suroît pourrait nuire à la réputation d'Hydro-Québec auprès des investisseurs, tant au Canada qu'à l'étranger. Nous avons déjà eu vent de critiques qui circulent dans certains réseaux d'investisseurs américains, ce qui ne manque pas de rappeler la saga de Grande-Baleine dans les années 90.

Advenant le besoin de combler un manque d'électricité en 2007, plusieurs experts sont d'avis qu'il serait préférable de privilégier les trois options suivantes: la filière éolienne, l'efficacité énergétique et l'importation temporaire d'électricité.

Le Québec se classe parmi les régions du Canada qui ont le plus grand potentiel éolien: il aurait un potentiel équivalent à 12 fois la centrale du Suroît, selon Jean-Louis Chaumel, de l'Université du Québec à Rimouski. De plus, le vent est gratuit, contrairement au gaz naturel, dont le prix est très variable et tend à augmenter. Selon Andrew D. Weissman, président de la firme-conseil Energy Ventures Group, le prix du gaz pourrait même doubler d'ici cinq ans, en période de pointe, à cause de la diminution des réserves et de la demande grandissante aux États-Unis.

En plus d'augmenter, les prix du gaz subissent d'importantes fluctuations, ce qui ne facilite pas les prévisions budgétaires d'une centrale au gaz. Bien sûr, certains critiques de l'énergie éolienne avancent que le vent est intermittent et qu'il ne peut donc pas satisfaire à une demande stable en électricité. Mais d'autres experts croient que l'utilisation de l'hydroélectricité, dont la production peut être sensiblement ajustée selon les besoins, pourrait pallier cette intermittence.

Peut-être objecterez-vous que la pollution visuelle des éoliennes n'a pas été prise en considération par le RRSE. Cependant, à choisir entre deux pollutions, il est bon de se rappeler qu'au moins, la pollution visuelle ne cause aucun dommage à la santé, que ce soit celle des êtres vivants ou celle de la planète.

Par ailleurs, même si le coût fixe de construction d'un parc éolien est plus élevé à capacité de production égale qu'une centrale au gaz, l'éolien se rentabilise après seulement quelques années étant donné les coûts variables beaucoup moins élevés. En effet, en plus de la gratuité du vent, les coûts d'exploitation et d'entretien sont deux fois moins élevés que ceux d'une centrale au gaz. Une étude estime ainsi que le coût de production d'électricité à partir de la ressource éolienne serait de 4,4 ¢ le kWh contre 6 ¢ pour la centrale du Suroît. De plus, la durée de construction d'un parc éolien est égale à celle d'une centrale au gaz, à la différence qu'un parc éolien peut être mis en production graduellement, au fur et à mesure qu'une turbine devient fonctionnelle. La centrale du Suroît, elle, devra être achevée, ce qui est prévu pour décembre 2006, avant de se mettre à produire de l'électricité.

Par ailleurs, il existe une occasion d'affaires importante dans la vente d'électricité à partir d'énergie renouvelable aux États-Unis. Certains États comme le New Jersey, le Connecticut et le Massachusetts ont adopté des objectifs ambitieux dans ce sens. Pour sa part, la Californie vise à ce que 20 % de son énergie provienne de sources renouvelables d'ici 2017. Généralement, ces politiques ne considèrent pas l'hydroélectricité dépassant une certaine taille (souvent 60 MW) comme étant de l'énergie renouvelable. Hydro-Québec aurait donc avantage à développer l'éolien afin de tirer profit de ces nouveaux marchés.

Les experts pointent vers une autre option, l'efficacité énergétique. Nombre d'études démontrent que plusieurs mégawatts pourraient être économisés par la promotion d'efficacité énergétique dans le domaine tant industriel que résidentiel. Ce que les Québécois ne consommeront plus pourrait alors être exporté.

Par conséquent, des représentants du Regroupement pour la responsabilité sociale des entreprises demandent à vous rencontrer au plus tôt pour discuter de ce dossier.