Le Canada est de retour… à l’ONU

Selon Georges Paquet, le Conseil de sécurité de l’ONU doit impérativement devenir plus représentatif de la géopolitique contemporaine.
Photo: Loey Felipe / Nations unies / Agence France-Presse Selon Georges Paquet, le Conseil de sécurité de l’ONU doit impérativement devenir plus représentatif de la géopolitique contemporaine.

Justin Trudeau vient de donner, en quelque sorte, le coup d’envoi de l’exercice diplomatique visant à favoriser l’élection du Canada à un siège temporaire de deux ans au Conseil de sécurité de l’ONU pour les années 2020-2022. Pour atteindre son objectif, le Canada devra convaincre ses amis qu’il est disposé à mettre l’énergie et les moyens financiers nécessaires pour seconder l’ONU dans ses missions essentielles que sont la promotion de la paix, le respect des droits de la personne, l’égalité entre les hommes et les femmes, la protection des citoyens qui seraient en danger dans leur propre pays. Le Canada serait certainement bien accueilli s’il renouvelait sa participation active aux missions des Casques bleus. Par ailleurs, le Canada pourrait et devrait encourager le secrétaire général à relancer le débat sur la nécessaire réforme du Conseil de sécurité. Il pourrait à terme proposer sa propre solution.

Composé des cinq mêmes membres permanents depuis 1945 (la Chine, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et la Russie), le Conseil de sécurité de l’ONU doit impérativement devenir plus représentatif de la géopolitique contemporaine, et disposer de moyens suffisants pour faire respecter son mandat et pour faire appliquer ses décisions.

On constate que les principaux défis à relever pour en arriver à une réforme réaliste et utile de ce Conseil de sécurité résident dans le choix des pays qui devraient en faire partie et dans le partage équitable du droit de veto. Mais en plus de ces défis, un des obstacles les plus importants demeure la place que doit occuper l’Union européenne dans ce forum. Cette décision doit évidemment venir des pays membres de l’Union européenne. Elle devrait pourtant découler logiquement de la politique extérieure de l’Union européenne, puisque celle-ci, en principe, est partagée et appuyée par chacun des 28 pays membres. Donc, en toute logique, l’UE devrait ne détenir qu’un seul siège, au nom de tous, dans chacune des organisations internationales, là où certains pays membres siégeaient déjà individuellement. Donc, tant que l’Union européenne, qui détient déjà son propre siège à l’Assemblée générale de l’ONU, ne remplacera pas, au sein d’un Conseil de sécurité réformé, deux de ses pays membres (la France et la Grande-Bretagne) qui possèdent chacun un droit de veto, il n’y aura pas de réforme possible. Cette décision souhaitée et souhaitable, ne sera pas facile à prendre, puisque tous, même l’Allemagne et l’Italie, devraient s’y conformer, et tous les autres qui auraient songé à voir leur pays détenir un siège au Conseil de sécurité. Cela devrait pourtant se produire un jour, car on comprendra que les États-Unis, la Chine ou tout autre pays membre du Conseil de sécurité, ne détenant chacun qu’un seul vote, n’accepterait pas que deux pays membres de l’Union européenne, partageant une politique étrangère commune, en viennent, en s’exprimant séparément, mais en prenant forcément la même position, à donner deux droits de vote à l’Union européenne.

Il faudra donc que l’UE assume de plus en plus les responsabilités d’une grande puissance et adopte les méthodes d’un organisme fédéral, représentant ses 28 membres et se prononçant au nom de tous. Rappelons que le Conseil de sécurité de l’ONU a été établi il y a plus de 71 ans, en même temps que l’ONU elle-même. Il est toujours composé des mêmes membres permanents détenant chacun un droit de veto sur toute résolution soumise à l’examen. Sa composition répondait aux réalités politiques et militaires de l’époque. La communauté internationale devait vivre avec l’instabilité et l’insécurité à la suite de la Deuxième Guerre mondiale, et faire face à l’émergence de nouvelles puissances, à des situations économiques catastrophiques ainsi qu’à l’absence de communications, de familiarité et de confiance entre les leaders des nouveaux blocs idéologiques en formation.

Cela justifiait, à tout le moins aux yeux des vainqueurs du dernier conflit mondial, la création d’une nouvelle organisation mondiale pour succéder à la Société des Nations, qui n’avait pas survécu aux rivalités de l’entre-deux-guerres. À New York, le 26 juin 1945, on a donc établi l’Organisation des Nations unies avec, en son centre, un Conseil de sécurité composé de membres permanents dotés du droit de veto, les cinq « grandes puissances » de l’époque.

Il suffit d’évoquer l’importance des crises financières, économiques et politiques que nous devons parfois traverser, et d’énumérer quelques grands pays qui n’en font pas partie pour conclure qu’il y a lieu de réexaminer la composition de ce Conseil de sécurité qui peut décider de la paix et de la guerre entre les peuples et qui peut éventuellement bloquer, par le droit de veto d’un seul pays, des initiatives importantes qui seraient appuyées par les quatre autres membres permanents.

On se demande en effet pourquoi n’en feraient pas également partie des pays aussi puissants et populeux que le Japon, le Mexique, l’Inde, le Brésil, l’Égypte, l’Afrique du Sud, l’Indonésie, l’Australie, le Nigéria, l’Iran, l’Algérie et, pourquoi pas, le Canada.

Tout en pressant les Européens d’arriver bientôt à un heureux consensus sur la place de l’Union européenne sur la scène internationale, on pourrait déjà proposer que se tienne une conférence internationale, qui pourrait peut-être parvenir à formuler une ou deux propositions (un Conseil de sécurité composé de neuf, onze ou quinze membres permanents, avec cinq ou dix membres, non permanents). Propositions sur lesquelles l’Assemblé générale de l’ONU pourrait ensuite se prononcer. Nul ne sait combien de temps cela prendra à se réaliser. Gardons quand même l’espoir que la recherche de la paix et de la sécurité l’emportera sur le jeu des rivalités politiques.

Entre-temps, remarquons que le mandat du secrétaire général arrivera à son terme cet automne. Il n’est pas trop tôt pour examiner de possibles candidatures ou la reconduction de Ban Ki-moon à son poste. Le Canada doit également formuler sa propre politique à ce sujet.

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4 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 21 mars 2016 09 h 02

    On peut toujours rêver

    Les trois vrais grands (ÉU, Russie, Chine), qui sont les pires prédateurs, n'abandonneront jamais leur droit de véto, qui leur permet d'intervenir n'importe où, n'importe quand, pour défendre ce qu'ils considèrent comme leurs intérêts vitaux. Quant à "l'Europe", elle est en train de se déliter. La GB se voit plutôt comme un membre du consortium anglo-saxon avec les ÉU, le Canada, l'Australie et la NZ, et la France comme porte-parole officiel d'une Europe réduite aux six du début, dominée en fait par l'Allemagne. Le Japon n'a d'autre ambition que de ne pas déplaire à personne pour ne pas perdre de clients. Les autres, avec leurs milliards d'habitants pauvres, ne comptent pas.

  • Gilles Théberge - Abonné 21 mars 2016 09 h 48

    Et pourqoui pas?

    Dépouiller l'Unons Européenne de l'un de ses votes, et Donner à l'Amérique du Nord deux votes, Canada/usa, voilà une proposition qui ne «tient pas debout» toute seule!

    Revoyez votre ardoise monsieur Paquette...!

  • Catherine Paquet - Abonnée 21 mars 2016 13 h 24

    Ce ne serait pas un rêve...

    ...mais certainement un cauchemard, que d'assister, ou de souhaiter un délitement tranquille de l'Union européenne. Et cela triendrait même du miracle, que cet effondrement se fasse sans heurts.Il ne me paraît pas inévitable que ce Continent se livre à une guerre fratricide à tous les 25 ou 30 ans.

    Le Canada a, plus souvent que ce que l'on a retenu, voté de façon différente, sinon oppposée, à ce que les États Unis prônaient.

  • Catherine Paquet - Abonnée 21 mars 2016 14 h 43

    Et peut-être même une seule armée...

    Permettez que je reprenne ici quelques propos de René Dumont, tirés de ses réflexions sur l'ONU comme gardienne de la Paix. (Ouvrez les yeux!, le XXIe siècle est mal parti, Éditions Politis. 1995, pp. 45-46)


    Comme troisième composante d'un possible "Nouvel ordre mondial", il avance une hypothèse:"Une seule armée, celle des Nations unies?"

    "Une armé internationale avait bien été prévue par la Charte des Nations unies. Elle devait rassembler des contingents fournis par les États membres, placés sous les ordres d'un état-major des Nations unies, et n'obéir qu'au Conseil de sécurité."

    Et René Dumont ajoute:" J'ai longtemps pensé qu'il pourrait y avoir un jour une seule «vraie» armée:celle des Nations unies."

    Et plus loin, après avoir déploré qu'il n'en a rien été, il propose ceci: "On pourrait cependant commencer par refaire le Conseil de sécurité en y ajoutant vite l'Allemagne et le Japon, géants économiques incontestables, mais surtout l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud, pour commencer à représenter, à reconnaître le Sud."

    Enfin, René Dumont arrive à la conclusion suivante:" Mais, quand on voit...comment l'ONU, l'OTAN et l'Union européenne n'ont pas été capables d'arrêter tous ces conflits (...), on hésite évidemment à proposer, comme j'ai pu le faire, la suppression de toutes les amées nationales pour s'en remettre aux Nations unies."

    Bonne réflexion...