Un accomplissement qui redonne confiance

André Boulanger, de la Sûreté du Québec, et le commissaire de l’UPAC, Robert Lafrenière
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir André Boulanger, de la Sûreté du Québec, et le commissaire de l’UPAC, Robert Lafrenière

L'estime de soi des Québécois en a pris pour son rhume au cours des dernières années. Depuis le début des années 2000, le Québec a vu son endettement exploser, ses infrastructures se détériorer, ses programmes sociaux se faire démanteler. En parallèle, nous avons eu droit à des résultats économiques très timides et, surtout, à de nombreuses révélations de corruption. Ces difficultés ont également porté atteinte à la réputation du Québec à l’étranger, et le Québec bashing en provenance du reste du Canada y est pour quelque chose. Mais l’arrestation, jeudi dernier, de sept politiciens pour abus de pouvoir et corruption nous donne de bonnes raisons de reprendre confiance en nos moyens.

Le lien entre la prévention de la corruption au sein des institutions publiques d’une nation et sa prospérité économique n’est plus à démontrer. Selon la Banque mondiale, une nation dont les institutions sont perméables aux conflits d’intérêts et à la corruption est généralement moins éduquée, dispose de moins de revenus étatiques pour investir dans les secteurs porteurs de prospérité, est moins entrepreneuriale et connaît une croissance économique moindre. Or, même si ces corrélations sont bien connues, très rares sont les pays qui parviennent à poser un geste tel que celui que le Québec a réussi à réaliser jeudi : mettre fin à l’impunité en matière de corruption politique.

S’il convient de rappeler que chacun des accusés jouit d’une présomption d’innocence, ce n’est pas le verdict qui compte ici, mais bien la capacité de notre État de déposer, lorsque c’est nécessaire, des accusations visant à faire respecter la loi, même au sein de la classe politique. Désormais, les politiciens seront moins enclins à prendre des risques, car ils sauront que nos institutions judiciaires sont assez indépendantes et stables pour agir contre eux. C’est tout le contraire de ce que la suite de la commission Gomery avait laissé comme impression, alors qu’aucun politicien n’avait été accusé bien qu’un système « bien huilé » de pots-de-vin, qui provenaient sans aucun doute de politiciens, ait été mis en lumière.

Or, le chemin pour parvenir à notre récente réussite était loin d’être évident. La société civile québécoise, de même que bon nombre de nos institutions, a démontré un courage et une persévérance exceptionnels. Rappelons que le gouvernement Charest a refusé pendant près de deux ans de tenir une commission d’enquête sur la construction, prétextant notamment qu’une telle commission nuirait au travail des policiers, ce qui était bien évidemment tout le contraire. La société civile et plusieurs institutions, dont le Barreau du Québec, ont alors insisté pour que cette Commission ait lieu. Le gouvernement Charest a finalement mis sur pied la désormais célèbre « patente à gosses », une commission d’enquête bidon qui ne respectait même pas la Loi sur les commissions d’enquête. La juge Charbonneau a réagi en mettant son pied à terre et a établi les bases d’une commission d’enquête solide. Tout récemment, la dissidence du commissaire Renaud Lachance a cherché à saboter les conclusions qui s’imposaient au terme des auditions de la Commission. Les dossiers d’enquête de l’UPAC ont également dormi pendant plusieurs mois sur le bureau du Directeur des poursuites criminelles et pénales, sans que l’on puisse s’expliquer ce qui se passait. Et pourtant, malgré toutes ces embûches, le travail a été fait. Pour parvenir aux accusations de jeudi, il a fallu que des citoyens, des policiers, des avocats, des juges et plusieurs autres institutions fassent leur travail avec intégrité et se tiennent debout devant la pression que pouvait exercer le régime politique. Cette réussite parle du Québec encore bien davantage que la corruption que la commission Charbonneau a pu nous révéler.

Cette résilience québécoise devant la corruption n’est pas sans faire penser à la détermination dont ont fait preuve plusieurs citoyens dans des dossiers comme celui du gaz de schiste ou, plus récemment, le dossier Transcanada, qui témoigne à nouveau d’une proximité malsaine entre notre gouvernement et certaines entreprises. Dans la mesure où la prévention de la corruption est liée à la prospérité économique, la vigilance des Québécois constitue une force qui devrait être valorisée, une source de fierté. Reste maintenant à se demander pourquoi ce talent québécois s’en tient à réagir aux scandales, plutôt que de s’investir en politique pour s’approprier le pouvoir et l’exercer avec droiture.

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10 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 21 mars 2016 01 h 52

    Faut-il agir

    Mais que nous regretterons peut etre un jour, enfin, est-ce que le monde peut exister sans tricheries, est-il possible de l'imaginer sans que les gros qui mangent les plus petits, ne vous est-il jamais arrivé de penser que même le cerveau ne se conduit pas de la meme facon devant un plus gros, qu'un petit, nous aurons quand meme fait notre part de la compréhension du monde, peut etre qu'une fois que nous aurons appris a être honnête, il ne nous restera plus qu'a être dévoré. J'ai eu le malheur, il y a plusieurs années d'avoir étudié le Tao-Te-King

  • Jacques Lamarche - Inscrit 21 mars 2016 06 h 17

    S'investir en politique ... pour s'approprier le pouvoir!

    Un beau texte source d'espoir qui montre qu'entre le politique et le juridique est encore bien vivante la séparation des pouvoirs! Un texte source de fierté qui montre la vigueur de la participation citoyenne en dépit d'une morosité que des médias ne cessent de cultiver! Un texte hommage à notre démocratie qui sait combattre la corruption alors qu'ailleurs, elle sévit et on ne se pose aucune question! Un texte phare qui éclaire autant les zones honteuses que glorieuses de notre démcratie!

    Un texte toutefois qui sous-estime quelque peu l'engagement politique des Québécois, notamment des jeunes! Mais les partis politiques ne manquent pas de jeunesse et regorgent de bonnes volontés prêtes à tout donner pour servir la société, et en dépit d'un climat délétère où est dépréciée la chose publique et d'un discours médiatique qui discrédite les politiques!! Il ne faut pas sous-estimer la force de ceux qui désinforment - par des silences tout simplement - et qui découragent l'engagement! A cet égard, le journal Le Devoir joue un rôle nécessaire!

    Pour s'approprier le pouvoir! Lequel? Le seul que je connaisse, qui puisse en valoir la chandelle, qui puisse intéresser la jeunesse, qui transcende tous les autres, me semble celui du pays! Les défis à relever ne peuvent s'élever plus haut que le degré du pouvoir exercé!

  • Pierre Asselin - Abonné 21 mars 2016 07 h 38

    Confiance !!!!

    Confiance en UPAC ........oui .......au systême de justice .......on verra

  • François Beaulé - Abonné 21 mars 2016 08 h 52

    Peut-on mesurer les résultats ?

    La collusion des entrepreneurs et la corruption des politiques ont fait augmenter le coût des contrats accordés par le gouvernement provincial et par des administrations municipales.

    Des changements ont été apporté au financement des partis politiques. Mais
    a-t-on la preuve que la collusion a cessé ? Le coût des projets a-t-il diminué ? Comment se comparent les prix des travaux publics au Québec, au Nouveau-Brunswick et en Ontario ?

  • Yvon Bureau - Abonné 21 mars 2016 09 h 20

    Intégrité, pas éthique

    Le Devoir devrait aller prendre un long+++ café avec monsieur Charest. Comme ça, jaser pour jaser, de printemps, de tout ce qui dégèle, ...

    Paul, votre texte utilise le mot Intégrité, pas Éthique. À raison. Il est urgent d'utiliser le mot Intégrité plutôt que celui de Éthique, de remplacer Code d'éthique par Code d'intégrité.

    Quoique joli, le mot éthique est trop Jello et élastique.

    Le mot Intégrité est un mot debout, consistant, encadrant, clair et précis. On est intègre ou on ne l'est pas. Tout comme on est enceinte ou on ne l'est pas. Tout comme on est dans la mafia ou on ne l'est pas ...

    C'est fou tout ce qu'une terminologie appropriée, vraie et audacieuse peut changer le réel !

    Paul, gratitude pour cet excellent texte. Faudra revenir, car un article ne fait pas le printemps, n'assure pas tout le dégel !

    • Serge Frigon - Abonné 23 mars 2016 08 h 22

      Très intéressant cette nuance!

      Bien d'accord avec vous, j'ai l'impression que le vocable «éthique» est de plus en plus répandu et semble parfois perdre de son sens. À mon avis l'éthique réfère au sens moral (très élastique pour certain) alors que l'intégrité réfère aux actions, à l'agir (plus concrèt et facilement mesurable).

      Il serait intéressant que les institutions pousser la réflexion pour en faire la différence.